Hugo, Les Feuilles d'automne, Soleils couchants, II

II

Le jour s’enfuit des cieux ; sous leur transparent voile
De moments en moments se hasarde une étoile ;
La nuit, pas à pas, monte au trône obscur des soirs ;
Un coin du ciel est brun, l’autre lutte avec l’ombre,
Et déjà, succédant au couchant rouge et sombre,
Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs.

Et là-bas, allumant ses vitres étoilées,
Avec sa cathédrale aux flèches dentelées,
Les tours de son palais, les tours de sa prison,
Avec ses hauts clochers, sa bastille obscurcie,
Posée au bord du ciel comme une longue scie,
La ville aux mille toits découpe l’horizon.

Oh ! qui m’emportera sur quelque tour sublime
D’où la cité sous moi s’ouvre comme un abîme !
Que j’entende, écoutant la ville où nous rampons,
Mourir sa vaste voix, qui semble un cri de veuve,
Et qui, le jour, gémit plus haut que le grand fleuve,
Le grand fleuve irrité luttant contre les ponts !

Que je voie, à mes yeux en fuyant apparues,
Les étoiles des chars se croiser dans les rues,
Et serpenter le peuple en l’étroit carrefour,
Et tarir la fumée au bout des cheminées,
Et, glissant sur le front des maisons blasonnées,
Cent clartés naître, luire et passer tour à tour !

Que la vieille cité, devant moi, sur sa couche
S’étende, qu’un soupir s’échappe de sa bouche,
Comme si de fatigue on l’entendait gémir !
Que, veillant seul, debout sur son front que je foule,
Avec mille bruits sourds d’océan et de foule,
Je regarde à mes pieds la géante dormir !

Juillet 1828.

Le poeme "Soleils couchants,II" du recueil Les Feuilles d'automne met en avant la contemplation romantique et introduit le probleme des liens entre le poete-prophete et le monde. L'oeuvre evoque le statut du "je" poetique qui domine l'univers. Hugo adopte le ton lyrique pour souligner dans ce poeme une des grands themes du Romnatisme - la nature supreme du poete. Or, "Soleils couchants, II" introduit l'image de la ville; cette demarche suggere la verticalite du poete. La ville est presentee dans le poeme par des nombreuses allusions architecturales. Nous pourrions donc nous interroger sur le role du "je" poetique et sur le motif de la ville. D'autre part "Soleils, couchants, II" insiste sur les couleurs et sur les sons ce qui revele l'inspiration romantique du poeme. D'abord nous serons sensibles a la maniere dont le poete interpelle les sens du lecteur. Ensuite nous nous questionnerons sur l'image de la ville. Celle-ci est evoquee pour mettre en valeur le poete. Enfin nous nous arreterons sur le "je" poetique. Le poete apparait comme une figure dominatrice qui ecoute la voix du monde.

           Le poeme s'ouvre dans le cadre temporel du "crepuscule" - "Le jour s'enfuit des cieux; (...)" . Dans le premier sizain le poete introduit le motif du jour mourant comme pretexte d'une contemplation. La nuit incite le "je" a se recueillir et a mediter sur le monde. L'avenement de la nuit n'est pas sans rappeler la poesie baroque dans la contemplation du cosmos. Les rimes dans le poeme obeissent au schema: AABCCB. Dans la premiere strophe les rimes "soirs" - "noirs" et "l'ombre" - "sombre" soulignent le cadre temporel et la position du "je". Les couleurs "brun (v.4), "rouge" (v. 5), "gris" et "[noir]"(v.6) insistent sur le caractere sombre du poeme. Or, ces couleurs sont riches de sens et represente un lien commun de la poesie romantique. L'expression "transparent voile" (v.1) introduit le lecteur dans les mysteres de l'univers que seul le poete semble comprendre.
D'autre part les jeux de couleurs de la strophe I precedent l'evocation des sons de la strophe III. Les verbes "[entendre]"(v. 15), "[ecouter]" (v.15) et les substantifs "voix" et "cri" (v. 16) suggerent l'idee que le poete est celui qui traduit aux mortels la voix de l'univers. Cette vision cosmique et mysterieuse du monde n'est pas sans analogie du poeme "Les Correspondances" de Charles Baudelaire: "Les parfums, les couleurs et les ons se repondent". Le poete est donc capable a entendre et a transcrire les sons de l'univers. La strophe IV reprend les effets sur les sens avec le subjonctif du verbe "[voir]" (v. 19), renforce par le substantif "yeux"(v.19). La palette sombre de la strophe I est remplacee par des jeux de lumiere. Le mot "clartes" au pluriel souligne l'idee des effets picturaux. Or, nous pourrions comparer ce poeme a un tableau de Delacroix( et meme de Turner) dans l'utilisation des couleurs et l'effet immediat sur les sens du lecteur.

          Plus que des effets de style, les jeux sur les couleurs et sur les sonorites servent a construire le motif de la ville. Si la strophe I est consacree au cosmos, la strophe II met en avant la ville par une element eloquent et cher a Hugo - l'architecture. En effe, le mot "ville" n'apparait qu'au vers 12. La ville est representee par ses elements constitutifs: "cathedrales"(v.8), "palais" (v.9), "prison" (v. 9), "clochers" (v. 10), "bastille" (v.10). L'effet de la metonymie rappelle l'esthetique impressionniste qui se manifeste quelques decenies apres le recueil de Victor Hugo. La ville est cernee dans sa pluralite - les differents edificies de la strophe II correspondent au substantif "le peuple" a la strophe IV. La representation de la ville aboutit a une comparaison mythologique au dernier vers: "la genate". Cette comparaison suggere l'idee de l'immensite de l'univers dans le regard du poete. Les mots "ocean" et foule (v.29) renvoient a l'idee de l'infini de l'univers/ L'infinite pourrait etre aussi la cause de cette mysterieuse "fatigue" (v. 27) qui personnifie la ville. En effet les mots "soupir" et "bouche" (v.26) sont attribues a la ville; il s'agit presque d'une vision mythologique du monde. L'image de la ville dans "Soleils couchants, II" renvoie a la ville de Cain dans le poeme "La Conscience" ( La Legende des Siecles) - "et la ville sembla une ville d'enfer". La strophe V evoque la cite et lui attribue l'adjectif "vieille" qui, encore une fois, renvoie a l'idee de l'immensite et de l'infini. D'autre part, "le peuple [qui serpente] en l'etroit carrefoir" (v. 21) constitue une image presqu'infernale. La vision est renforcee par le mot "la fumee" (v. 22). La voix de la ville contemplee "semble un cri de veuve" (v.16); la comparaison fait allusion a la mort, a la perte, au deuil. Cela explique la tonalite obscure du poeme et le choix du cadre naturel d'un jour mourant.

         La vision de la ville contraste avec la presence dominatrice du "je" poetique. La strophe II insiste sur les pronoms possessifs "ses", "sa", "son", attribues a la ville. L'alliteration en [s] produit un effet d'etouffement qui contraste ( d'autant plus - "soupir" (.v26) a la position dominatrice du poete : "Je regarde a mes pieds(...) " (v.30). La pluralite des elements de la ville suggeree par les adjectifs numeraux: "mille" (v.12), "cent" (v. 24) est opposee a la solitude du poete : "veillant seul" (v.28). L'oxymore "bruits sourds" (v.29) evoque la situation du poete qui ecoute les sons mysterieux de la ville. Nous pourrions retrouver une attitude du "voyeur" dans la position du "je" poetique. nous avons dit que la "geante" represente une comparaison mythique. Donc nous pouvons nous demander s'il n'y a pas une certaine erotisation du regard du poete. Celui- ci rappelle un dieu antique, amoureux de la Terre- mere. Or, le "je" poetique domine la ville et le theme de l'amour est suggere par le mot "veillant". C'est le poete qui protege, qui veille et qui effectue le passage entre le ciel et la terre. D"ailleurs le poeme s'ouvre avec l'evocation des cieux et s'acheve sur un vers avec la position forte du pronom "je". La divinisation du "je" poetique est suggeree par les vers:

                              Et, glissant sur le front des maisons blasonnees,
                              Cent clartes naitre, luire et passer tour a tour!
Le monde suit le cours normal de la vie, tandis que le poete reste contemplatif - il voit les lumieres naitre et mourir. Le "je" poetique" evoque l'idee de sa prpre eternite.


          Le poete a donc un role particuler dans l'ordre cosmique. Le poeme "Soleils couchants, II" pose les problemes des liens entre le poete et le monde. Nous pourrion nous demander si l'univers ne se construit pas dans les "yeux" du poete. La poesie de Hugo est mysterieuse et s'interroge  sur les enigmes de l'univers dans lequel le poete a sa position de medium.