Butor. Phrase kilométrique

EXTRAIT DE LA MODIFICATION DE MICHEL BUTOR
Je vous fais un extrait de mes archives pour votre curiosité et pour votre édification, mais je crains que la disposition (avec les retraits) ne résiste pas au transfert.
Pour ceux qui ont du souffle, c'est un bel exercice d'analyse grammaticale.

BUTOR
Pages 76 à 78. Édition 10-18

Vous avez pris le boulevard des Capucines jusqu’à la rue Caumartin
et vous êtes entré dans le bar romain
        plein le soir
             et en particulier le soir de ce même jour,
            car vous y êtes retourné une seconde fois à la fin de l’après-midi,
voulant reculer le plus possible votre arrivée au quinze place du Panthéon, l’heure de revoir Henriette et les enfants,
    rempli de femmes peintes juchées sur les hauts tabourets,
faisant jouer leurs talons aiguille au bout de leurs jambes souvent assez courtaudes,
raccrochant leurs petites boucles de strass
tout en tapant du doigt sur leurs longs fume-cigarette,
mais à ce moment de la journée à peu près vide, à l’exception de quelques vieux messieurs,
le bar romain avec son cadre antique,
        aussi loin que possible des bars actuels de la capitale latine,
mais qui aurait bien pu, dans son capiteux mauvais goût, avoir été effectivement installé à Rome à la fin du XIXe siècle,
avec ses savoureuses peintures brunâtres représentant des scènes caractéristiques
de cette liberté morale fastueuse et brumeuse à la fois,
de cette espèce de dévergondage grandiose
dont rêvait,
comme de sa réalisation ouverte et magnifique,
le libertinage étriqué des Parisiens du temps de la Belle époque
délivrée de sa respectabilité bourgeoise
        avec ses fauteuils capitonnés de velours pourpre et sa collection de pièces de monnaie,

mais vous saviez bien
que,
tout romain qu’il fût,
ce bar ne pouvait vous vendre ce café espresso
dont vous aviez envie

et vous avez dû vous contenter de siroter un second filtre
        en observant du coin de l’œil deux vieux messieurs
            qui lisaient leur journal
en se faisant des confidences à l’oreille,
jusqu’au moment où vous vous êtes aperçu
        qu’il était deux heures moins cinq
    et qu’il ne vous restait plus que juste assez de temps
            pour parvenir à votre bureau lors de son ouverture
                après avoir fait un détour pour vous acheter des gauloises,

et
    quand vous en êtes sorti le soir, le dernier, à six heures et demie, fermant à clef,
        tandis que dans la nuit une petite pluie fine tombait,
s’irisant de toutes les enseignes, de toutes les vitrines, de tous les phares, de tous les signaux lumineux,

vous avez attendu un certain temps sur le trottoir,
    hélant tous les taxis,
dont aucun n’était libre,
    votre valise à la main
        que Marnal était allé vous retirer à la consigne dans l’après-midi,
        que vous trouviez trop lourde pour la trimbaler dans les corridor du métro
                        qu’il vous a bien fallu décider de prendre à la fin,
    ce pourquoi vous êtes remonté dans votre repaire, dans votre poste de commandement,
        où tout était vide et noir,
où, à travers les vitres des pièces silencieux, vous voyiez se mouvoir les ombres et les lueurs humides,
    pour la déposer sur votre table,

puis, débarrassé, vous avez fait un tour par le bar romain
        qui était plein cette fois-ci, plein de dames et d’hommes plus jeunes qu’à midi,
        où vous n’êtes resté qu’un quart d’heure environ,
            le temps de boire un thé très fort
                parce que vous aviez froid,
            sans crainte, après la nuit de train,
que cela vous empêchât de dormir chez vous,

après quoi vous êtes allé chercher votre métro à la Madeleine,
    vous faufilant parmi la foule mouillée et pressée des boulevards,

vous avez changé à Sèvres-Babylone,
    où vous avez pris la direction gare d’Austerlitz,

et vous êtes remonté à la surface à Odéon,
        où la foule des étudiants de toutes races descendait l’escalier,
non que cela fût le chemin le plus direct,
    parce que
si vous aviez été pressé d’arriver au quinze place du Panthéon,
    il aurait mieux valu prendre l’autobus,
mais parce que vous aviez envie de prolonger encore un peu cet itinéraire romain
    que vous aviez suivi tout au long de cette journée à travers la ville de Paris,
        passant de préférence auprès des monuments qui vous rappelaient Rome,
ceux auxquels la présence de Cécile vous avait tellement aidé à vous intéresser,
ces détails romains de Paris
    qui faisaient ressurgir auprès de vous
        lorsque vous les considériez,
    les yeux, la voix, le rire de Cécile, sa jeunesse et sa liberté préservée,
    parce que vous aviez envie, comme un touriste, à pied, sans vous presser,
        de suivre le boulevard Saint-Germain,
        de traverser le boulevard Saint-Michel,
        puis de tourner à droite
        et de remonter sur le trottoir de gauche
            afin non point d’examiner longuement
                (vous n’aviez nulle envie de vous arrêter dans la nuit et dans la pluie ;
                d’ailleurs qu’y a-t-il à examiner ?)
            mais de frôler ces murs de briques et de pierres
                qui subsistent des thermes
                    que connaissait Julien l’Apostat,
                le seul vestige important de sa chère Lutèce,
                ce qui suffit amplement à justifier le fait
que son nom y reste attaché.

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Merci