Cas de subordination

Bonjour à tous, je dois étudier la subordination dans le passage suivant extrait des Liaisons dangereuses de Laclos :

"Dès ce moment, le doux espoir a remplacé la cruelle inquiétude. J'aurai cette femme ; je l'enlèverai au mari qui la profane (1): j'oserai la ravir au dieu même qu'elle adore (2). Quel délice d'être tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords ! Loin de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'assiègent (3) ! ils ajouteront à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie à la vertu (4), mais qu'elle me la sacrifie (5); que ses fautes l'épouvantent (6) sans pouvoir l'arrêter ; et qu'agitée de milles terreurs (7), elle ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras. Qu'alors j'y consens (8), elle me dise : 'je t'adore', elle seule, entre toutes les femmes, sera digne de prononcer ce mot. Je serai vraiment le Dieu qu'elle aura préféré (9)."

J'ai souligné les subordonnées. Je les analyse de la façon suivante :
1- relative explicative
2- relative déterminative
3- relative explicative
4 et 6- relatives subsantives sans antécédant (mais je ne suis pas du tout sûre) ou bien conjonctive  ciconstancielle hypothétique
5- relative déterminative
7- conjonctive circonstancielle justificative. Mais pour cette phrase, j'ai l'impresion qu'il y a une difficulté comme s'il y avait inversion de la subordonnée et de la principale : on devrait l'entendre de la façon suivante : 'qu'elle ne puisse les oublier parce qu'elle était agitée de mille terreurs'
8-  conjonctive circonstancielle justificative ou consécutive. Pour cette phrase, j'ai le même sentiment d'inversion que pour la 7
9- relative déterminative

Je remercie l'âme charitable qui pourra me dire si j'ai bon ou bien si je suis complètement à côté.
En vous remrciant d'avance,
Franny

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Cas de subordination

Bonsoir Fanny,

4, 5 et 6 ne sont pas des relatives.
Je les vois plutôt comme des indépendantes exprimant le souhait (Pourvu sous-entendu) ou l'ordre.
Mais ce pourrait être aussi des subordonnées de but après un impératif sous-entendu : Laissons agir ces préjugés !...
7 est semblable à 4, 5 ou 6. L'explication que tu avances est juste. La valeur causale est apportée par l'apposition de "agitée de mille terreurs", participe passé apposé à elle (note la séparation par la virgule).
8 présente plus de difficulté : serait-ce une circonstancielle de temps ? "Alors que j'y consens", qu'elle me dise… ou comme 4, 5 ou 6, un souhait "Qu'elle me dise"...  avec -alors j'y consens -qui serait une incise ?

Qu'en pensez-vous Edy ?

Cas de subordination

Voici mon avis.

* Je l’enlèvera au mari QUI la profane.
C’est bien une relative.
Puisque la femme n’a, en principe, qu’un mari, la relative n’est ni restrictive ni déterminative.
Ce serait donc apparemment une explicative.
Le hic, c’est que normalement, une explicative est encadrée par des virgules.
On n’hésiterait pas si le texte était : Je l’enlèverai à SON mari, qui la profane,…
Ce serait alors certainement une explicative à valeur causale : → parce qu’il la profane.

* J’oserai la ravir au dieu même QU’elle adore.
C’est effectivement une relative déterminative : comme il y a plusieurs dieux (avec minuscule), il s’agit de la ravir à celui même qu’elle adore, pas à un autre.

* … les préjugés QUI l’assiègent.
Une relative déterminative : ce ne sont pas n’importe quels préjugés, mais uniquement ceux qui l’assiègent ; donc valeur restrictive.
Remarquez d’ailleurs l’absence de virgules.

* QU’elle croie à la vertu…
* mais QU’elle me la sacrifie…
* QUE ses fautes l’épouvantent…
* et QU’elle ne puisse les oublier…
Je suis de l’avis de Jean-Luc : propositions indépendantes exprimant le souhait au moyen de que + subjonctif. Comme dans le dicton acide :
* Qu’elle soit bonne ou française,[pourvu qu’elle soit française] !

* Qu’AGITEE de mille terreurs, elle ne puisse…
Participe passé détaché ayant une valeur causale : → parce qu’elle sera agitée…

* Qu’alors j’y consens, elle me dise…
Dise exprime encore le souhait.
Je me demande si le texte est complet : je ne parviens pas à analyser « Qu’alors… ».
Je comprendrais mieux comme ceci :
* Qu’alors QUE j’y consens, elle me dise…
→ Qu’au moment où j’y consens, elle me dise…
Nous aurions alors affaire à une subordonnée circonstancielle de temps, exprimant la simultanéité.

* Je serai vraiment le Dieu (dieu ?) qu’elle aura préféré.
Relative déterminative.
Encore faut-il que ce soit dieu avec une minuscule, puisque, lorsque l’antécédent est un nom propre, la relative est nécessairement explicative, avec des virgules.
Comme dans :
* Dieu, qui remonte nos cadrans solaires,…

Cas de subordination

Bonjour Jean-Luc, bonjour Edy,

Vous m'éclairez vraiment !
Je précise qu'il n'y a effectivement pas de virgule après "mari (qui la profane)" et qu'il y a bien une majuscule à Dieu à la dernière phrase. Je pense du reste qu'il y a cette majuscule (Valmont voulant devenir le nouveau Dieu de Tourvel ) pour venir en contrepoint du dieu précédent écris en minuscules et qui caractérise le véritable dieu. Valmont veut devenir le Dieu de Tourvel et la détourner de la religion et de sa vertu. Mais en même temps, j'ai vérifié dans mon livre Les liaisons dangereuses et les deux Dieux de cet extrait étaient écrit avec une majuscule ! Peut-être est-ce une faute de frappe de mon prof ? Mais cela remet-il en cause l'identification de la subordonnée ?
Pour les phrases 4, 5, 6, 7, j'avais effectivement pensé à des indépendantes injonctives et que c'était un piège (dans le sens qu'on pourrait y voir des subordonnées alors qu'elle n'en sont pas en réalité). Je crois mon prof capable de nous tendre des pièges ... pour forcer notre réflexion !
Pour la phrase 7 toutefois, si elle est semblable aux 4, 5, 6, comment justifier cette inversion des deux propositions, à savoir que la vraie principale serait "agitée de mille terreurs" et la subordonnée "qu'elle ne puisse les oublier" si je dis que ce sont des propositions indépendantes et pas une subordonnée ? Suffit-il de parler d'apposition et non pas de subordination ?
Pour la phrase 8, le texte est complet. Dans le texte donné par mon prof, la phrase est bien écrite de la façon suivante : "Qu'alors j'y consens, elle me dise..." MAIS dans mon livre, j'ai la phrase : "Qu'alors, j'y consens, elle me dise...". Peut-être encore une faute de frappe ! Si on part du principe qu'il y a une virgule, est-ce que cela nous permet de dire qu'il s'agit bien d'une conjonctive circonstancielle temporelle ou bien consécutive dans le sens, "qu'elle me dise dès que j'y consens" ? Là aussi, la subordonnée et la principale seraient inversées.

Je vous remercie pour vos précieuses indications et également de me consacrer du temps !
A bientôt,
Franny

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Cas de subordination

Bonsoir Franny,

Pour la majuscule au second Dieu, tu peux y voir la volonté provocatrice du libertin Valmont qui, dans son mépris de la religion, cherche soit à rabaisser la divinité au rang d'idole, soit à s'élever lui-même au rang d'être digne d'adoration. Il peut y avoir là d'ailleurs une exagération précieuse au service d'une volonté sacrilège.
A mon avis la majuscule ne change rien, les relatives restent déterminatives.
Pour 7, il n'y a pas de principale. Pour qu'il y ait subordonnée participiale, il faut que le "sujet" de la participiale soit différent de celui de la principale. Exemple : Son discours achevé, Valmont se retira dans ses appartements. Ici ce n'est pas le cas. 7 doit se lire "qu'agitée de mille terreurs, elle ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras". 7 est semblable à 4, 5 et 6.
Pour 8, la présence de la virgule est déterminante, elle confirme que "j'y consens" est une indépendante incise. "Qu'alors… elle me dise…" est une subordonnée hypothétique ou de condition (on pourrait substituer si à que), "elle seule…" étant la principale.

Cas de subordination

Bonsoir à vous !

* Je l’enlèverai au mari QUI la profane,…
Finalement, j’opte pour une relative EXPLICATIVE (ou non déterminative) :
1 la relative ne restreint pas l’extension de l’antécédent (comme le ferait une déterminative) et se borne à apporter une information ;
2 la présence de la virgule constitue le bon usage, mais, comme le dit Grevisse, cette virgule n’est pas indispensable lorsque l’antécédent est parfaitement délimité par lui-même ;
3 grammaticalement, la relative pourrait être effacée.

Si (par deux fois) Dieu comporte une majuscule, il s’agit d’un nom propre et la relative est nécessairement explicative : un nom propre a par lui-même son extension et n’a pas à être déterminé.
TOUTEFOIS, comme l’auteur affuble ce nom d’un DETERMINANT (AU Dieu qu’elle adore ; LE Dieu qu’elle aura préféré), j’opte finalement pour des relatives DETERMINATIVES : malgré la majuscule, l’auteur traite ce nom comme un nom COMMUN (pas n’importe quel dieu : celui qu’elle adore et celui qu’elle aura préféré). A chaque fois, la relative limite l’extension du nom ; elle ne l’explique pas.

* Qu’AGITEE de mille terreurs, elle ne puisse les oublier…
Vous vous méprenez : il n’y a pas d’inversion.
Le principale (qui, en réalité, est une indépendante, puisqu’il n’y a pas de subordonnée) est « Qu’elle ne puisse les oublier… ».
Ce qui vous a induit en erreur, c’est la présence de QUE. Il vous a fait penser à un marqueur de subordination, alors qu’il introduit seulement une phrase optative (que + subjonctif).
Quant à « agitée », c’est un participe passé apposé ou détaché, qui se rapporte à « elle » et qui pourrait être déplacé facilement :
→ Qu’elle, agitée de mille terreurs, ne puisse les oublier…
→ Qu’elle ne puisse, agitée de mille terreurs, les oublier…
→ Qu’elle ne puisse les oublier, agitée de mille terreurs…
Vous pouvez donc parler d’une indépendante optative et d’un participe passé apposé ou détaché.
Il n’y a pas de proposition subordonnée, à moins de considérer (ce que, personnellement, je récuse) que « agitée de mille terreurs » :
1 est le résultat de la transformation d’une subordonnée de cause, qui serait : « parce qu’elle est agitée de mille terreurs »
2 ou constitue une subordonnée NON marquée (= sans marqueur de subordination).
En tout cas, ce n’est pas une proposition participiale : celle-ci doit avoir un sujet différent de celui de la principale, comme dans : LE CHAT parti, LES SOURIS dansent. Et ce n’est pas le cas ici : agitée et elle s’identifient en référence.
J’espère que vous me suivez.

* Qu’alors j’y consens, elle me dise…
Le texte exact est donc : Qu’alors, j’y consens, elle me dise…
Maintenant je comprends ! Ma supposition (omission d’un QUE) n’était pas fondée.
Voyez l’importance d’une virgule !
Mon analyse est plus simple que la vôtre :
- qu’elle me dise : encore une indépendante optative, de souhait ;
- j’y consens : une proposition incidente, entre virgules, comme il se doit.
Il n’y a donc ni principale, ni subordonnée, ni inversion.
Voici un énoncé ayant la même structure :
* Qu’on m’apporte, JE LE VEUX, un plat qui me donne des maux d’estomac tout de suite, plutôt qu’à trois heures du matin !

Si je me suis trompé, j’espère qu’on voudra bien me corriger, car je m’en voudrais de vous avoir induite en erreur.

Bonne réflexion et bon courage !

Cas de subordination

Je me suis trompé : j'aurais dû lire le texte en son entier. Jean-Luc a raison.

* Qu’alors, j’y consens, elle me dise…,
[elle seule sera digne.]
J'ai pris cela pour une indépendante optative, comme les précédentes, alors que c'est une conditionnelle / hypothétique inhabituelle :
→ Si alors elle me dit, elle seule sera digne.

Comme dans :
* Qu'il ose le dire, nous irons sur le pré [en duel], et il broutera...

Grevisse parle effectivement de cette construction à propos de la subordonnée de condition, mais il y voit plutôt une sous-phrase à valeur conditionnelle. La preuve, c'est qu'elle est souvent en coordination :
* Qu'il ose le dire, ET nous irons sur le pré.

Comme rien n'est simple, j'ajouterai une petite observation, dans le sillage de Grevisse.
A propos de "j'y consens", j'ai parlé d'incidente.
Parmi les incidentes, on trouve les incises, qui indiquent que l'on rapporte les paroles de quelqu'un.
* Donne-lui tout de même à boire, DIT MON PERE. (Hugo)
Mais d'autres ouvrages ne font pas cette distinction. Alors...

Cas de subordination

Bonjour à vous deux,
Je ne sais comment vous remercier !
Tout ce que je constate, c'est que quelques phrases peuvent faire couler beaucoup d'encre !!!
Laclos lui-même ne se doutait sûrement pas que, des générations plus tard, son phrasé ferait l'objet d'un tel débat ! wink
En tout cas, je crois avoir compris l'essentiel, il va falloir désormais que je mette tout cela au clair et que je problématise le sujet (car c'est en effet le but de cet exercice : faire une problématique à propos des subordonnées mais également de celles qui semblent être des subordonnées...)
Si vous voulez, lorsque j'aurai la correction, je vous tiendrai au courant des commentaires de mon professeur. Le débat n'est peut-être pas fini...
Merci encore et à bientôt,
Franny
smile

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Cas de subordination

Puisque nous sommes dans la subordination, permettez-moi de poser un problème en apparence tout simple :

dans le syntagme : "en espérant qu'il ne soit pas..." quelle est la fonction de ce "qu" ? Et sa nature ?

Pour l'instant, j'aurais tendance à considérer ce "que" comme conjonction de subordination, et "pronom relatif" par nature.
Mais j'hésite et honte sur moi si j'ai tort. J'assume.

Votre éclairage va m'aider, merci à vous. smile

p s : "en espérant" est gérondif ou participe présent n'est ce pas ?

Cas de subordination

Bonjour, Jérémy. smile

La tournure "en espérant" est bien un gérondif,  complété par une subordonnée.

Le qu' de la subordonnée n'est évidemment pas du tout un pronom relatif : il ne renvoie à aucun antécédent. C'est bien une honnête conjonction de subordination tout ce qu'il y a de basique, dont la fonction est d'introduire la subordonnée complétive. Laquelle est complément d'objet du verbe au gérondif "en espérant".