Le récit fantastique

Quels éléments peuvent inscrire un texte dans le fantastique ? Que veut dire "connotations fantastiques" ?

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Le récit fantastique

Bonjour Emilie,

« Le fantastique présente un bouleversement, un déchirement, une irruption insolite presque insupportable dans le monde réel (...) c'est une agression, il bouleverse en avilissant et en décriant un ordre immuable, inflexible, que rien, dans aucun cas, ne pourrait modifier, et qui paraît la garantie même de la raison ». Enrico FULCHIGNONI

Quels rapports existent entre la réalité et le fantastique ?
Enrico FULCHIGNONI, tout en les opposant, affirme qu'il existe des liens étroits entre eux. A l'ordre rationnel et immuable du monde s'oppose le fantastique, qui de ce fait, apparaît comme étranger à notre monde habituel, fondé sur des certitudes scientifiques. Aussi le fantastique est-il l'irruption violente d'un univers primitif et inquiétant qui fait vaciller notre raison. Au bout du compte, nous ne savons plus que croire.
Le monde réel est nécessaire au fantastique. Le fantastique ne peut que se greffer sur un univers réel. Il en a besoin pour exister par différence.
Il faut aussi que notre intelligence puisse croire au récit bizarre, se laisser prendre sous peine de rejeter d'emblée une histoire incroyable.
Tout l'art du récit fantastique consiste à tourner nos préventions rationalistes. Une lente gradation, une préparation savante suivies d'un dénouement brutal préparent les failles par où fera irruption un univers barbare, soumis à des lois étrangères. A la fin, il nous reste le doute. Avons-nous été victimes d'une illusion ? La précision du décor, l'ambiguïté des explications permettent l'ébranlement de nos convictions intimes. Le charme du récit fantastique réside dans le délicieux frisson qu'il autorise. L'existence du doute nous invite à rêver à un autre monde possible, bien proche de celui de notre enfance où fiction et réalité n'étaient pas séparées par les frontières que notre éducation nous a depuis appris à dresser entre elles.

Roger Caillois donne ces deux ensembles qui caractérisent le GENRE fantastique.

Série 1.
Les lois humaines fondamentales
a. La catégorie du temps : le temps avance; il est impossible de revenir en arrière, revivre le passé ou rajeunir à volonté. De même, il est impossible de se projeter dans l'avenir autrement qu'en... imagination.
b. La catégorie de l'espace : un individu ne peut pas se trouver physiquement dans deux lieux distincts à la fois; s'il est présent en un lieu X, il ne peut qu'être absent d'un lieu Y
c. Les catégories de la vie et de la mort sont deux catégories "étanches": une fois mort, un être humain ne peut plus revenir à la vie.
d. Les catégories des êtres animés et de la matière inanimée sont également étanches : on ne passe pas de l'une à l'autre par le seul exercice de la volonté ou du désir. Les objets ne vivent pas, pas plus qu'ils ne se transforment, s'animent, disparaissent ou ne s'autonomisent.
e. Les catégories de l'humain et de l'animal ont leurs caractéristiques propres, et cela d'une manière définitive et incompatible. Ces caractéristiques ne peuvent pas s'échanger. La pensée, le désir et la mémoire sont des caractéristiques exclusivement humaines.
Série 2.
Les phénomènes de transgression à caractère surnaturel
1. Le lieu opaque ou la chambre, l'appartement, l'étage, la maison, la rue effacés de l'espace. Par exemple, certains lieux ne semblent pas perceptibles par tous; ils semblent disparaître ou n'avoir jamais existé.
2. L'arrêt ou la répétition du temps : à des minutes ou à des siècles d'intervalle, les mêmes faits se reproduisent dans le même ordre. Par exemple, une chronique relate avec exactitude un événement en train de se produire.
3. La statue, le mannequin, l'armure, l'automate, le tableau qui soudain s'animent et acquièrent une redoutable indépendance.
4. La "chose" indéfinissable et invisible, mais qui pèse, qui est présente, qui tue ou qui nuit.
5. La femme-fantôme, issue de l'au-delà, séductrice et mortelle : elle peut avoir l'apparence d'une renarde ou d'une araignée dont le regard est empreint d'une inexprimable douceur.
6. Le chevauchement des domaines du rêve et de la réalité : soudain, comme un iceberg qui bascule, la réalité se dissout, disparaît, submergée, pendant qu'à sa place, le songe acquiert l'écrasante solidité de la matière.
Les récits de ce type sont l'inverse de ceux où le lecteur est rassuré à la fin, se rendant compte qu'il ne s'agissait que d'un cauchemar. Ici, il s'agit au contraire d'un cauchemar qui se révèle soudain la réalité : d'où l'horreur
7. Les vampires : c'est-à-dire les morts qui s'assurent une perpétuelle jeunesse en suçant le sang des vivants.
8. La malédiction d'un sorcier qui entraîne une maladie épouvantable et surnaturelle.
9. L'âme en peine qui exige pour son repos qu'une certaine action soit accomplie : un défunt revient sur terre pour persécuter son meurtrier. Un châtiment attache un fantôme au lieu où il a accompli un forfait.
10. Le spectre condamné à une course désordonnée et éternelle.
11. Le pacte avec le démon.
D'après Roger Caillois, Images, images, © Gallimard.

Quant aux connotations fantastiques, il s'agit des renvois du vocabulaire à cette surréalité qui fait irruption dans la réalité triviale. Par ex. le mot apparition offre une dénotation de simple passage dans un texte réaliste comme "le ministre fit une rapide apparition à l'Assemblée" mais une connotation fantastique dans un autre contexte "il regardait effrayé l'apparition devant lui".