Quelques souvenirs me sont revenus en parcourant ma bibliothèque.
- Quelques descriptions inquiétantes, comme celle de la maison Usher chez Poe, comme celle du château auquel n'accèdera jamais le K. de Kafka.
- La précision glaçante dans la description du corps déclinant puis agonisant d'Ivan Illitch dans la nouvelle de Tolstoï. Alors que Tolstoï commençait son récit avec une ironie goguenarde lors de l'enterrement d'Illitch, ici le texte se finit sur une forme de tendresse à l'égard de ce banal fonctionnaire. Alors, je trouve cette description encore belle, comme je trouve encore une étrange beauté dans les descriptions que fait Hervé Guibert de son corps épuisé par la maladie.
- Et puis cette baleine dans la sublime nouvelle (éponyme) de Paul Gadenne. Lorsqu'Odile et Pierre, le couple de la nouvelle, aperçoivent la baleine échouée sur la plage, l'animal a l’apparence d’une pâte qui gonfle, d’un monticule, d’une île. Seule l’odeur rend cette pâte vivante. La baleine était « d’un blanc fade, comme le blanc du lait épanché. […] C’était un blanc sans lumière, un blanc gelé, entièrement refermé sur lui-même, tournant le dos à toute gloire, avec une résignation à peine pathétique » Mais sa blancheur est ternie par les couleurs rosées de la mort. « Ce monument orné de signes délicats, qui viraient çà et là au colchique ou à la violette fanée » a déjà relâché toute sa puissance et s’est abandonnée à « une obéissance insidieuse, une docilité épouvantable [qui] l’entraînaient à se répandre, à se laisser couler dans l’univers » Progressivement, la baleine devient le symbole de la lente destruction du monde et de l’abandon au chaos : « Pour nous, la baleine était ce trait jeté en travers de la plage, comme une rature » La contemplation de la baleine renferme alors une tonalité apocalyptique : « Nous écoutions, immobiles parmi les courants contraires, sous les chocs répétés du vent, les rumeurs discordantes de cette rude symphonie où triomphe la force des feuilles, où le rire des plantes sauvages déchire le sein des bayadères sculptées, où les éléphants d’Ellora, les colosses d’Ipsamboul, les tours de Chartres, luttent contre la montée des sables »
- Je me suis rendu aussi compte que j'aime beaucoup les descriptions de villes ou de paysages, surtout lorsque ces lieux se laissent voir au cours de déambulations et de voyages finissant par mêler la description objective et les rêveries qu'elle produit. Alors que les descriptions très précises chez Balzac ou Zola me laissent finalement peu d'impressions car elles me paraissent encore trop ancrées dans le réel, j'apprécie au contraire que quelque chose de l'esprit de l'observateur s'ajoute à la pure perception.
Ainsi du début de La Mort de Virgile d'Hermann Broch, où le fleuve contamine la description et la rend méandreuse. Ainsi de Bruges-la-Morte de Rodenbach, où la ville fait si forte impression sur Hugues Viane qu'elle dirige machinalement ses pas vers sa tragédie personnelle. Ainsi de la découverte de l'Amérique par Bardamu ou, dans un registre bien moins grinçant, du regard mélancolique sur la BNF par Austerlitz chez Sebald. Et encore chez Sebald, sa description de la Corse dans Campo Santo embrasse si bien les terres escarpées, le soleil couchant de l'île et son histoire qu'en quelques pages à peine celui qui n'est jamais allé en Corse (moi par exemple) pense l'avoir reconnue.
Enfin, je redis ce que j'ai écrit ailleurs d'un des plus beaux textes de Mandelstam, sans doute : Voyage en Arménie. Ce texte fabuleux tient plus en réalité de la rêverie impressionniste que du carnet de voyage. Ne lisant pas le russe, je ne sais si la traduction d'André du Bouchet a donné un surcroît de poésie à la prose de Mandelstam. Mais celle-ci tient bien de la "cristallographie" qu'analysait déjà le poète dans son Entretien sur Dante. On croit naïvement que le poète décrira par petites touches chaque lieu qu'il a traversé, de l'île de Sevan à l'Alaguez. En réalité, les images que Mandelstam tire de ces pérégrinations donnent à son Arménie une teinte surréelle qui nous la tient éloignée aussi bien dans l'espace que dans sa stricte géographie. Terre aride, où se côtoient des figures burinées de philologues, d'innombrables enfants, d'étranges naturalistes rappelant au poète le souvenir de Lamarck, l'Arménie est aussi une terre de couleurs. S'il est étonnant de trouver dans ce texte des allusions à des peintres français, la surprise est moins grande une fois saisie l'innutrition de la couleur par la poésie :
« Là, je tendis ma vue et plongeai mes yeux dans la large coupe de la mer pour me laver de leur poussière et de leurs larmes.
J'ai tendu le regard, comme un gant glacial à enfiler sur son embauchoir, l'ai tendu sur le coin bleu de la mer...
Au plus vite, d'un coup d'oeil rapace j'ai enveloppé les fiefs du cadre.
Ainsi l'oeil plonge dans cette large coupe emplie à ras bord pour se laver de sa poussière.
Et j'ai commencé à saisir ce que peut être la nécessité de la couleur (au hasard des maillots de corps orange et bleu), la couleur n'étant sur sa lancée autre qu'impression de départ avivée par la distance et rassemblée en un volume. »
La poésie s'écrivant avec la vue plus qu'avec l'intellect pour Mandelstam, la poésie étant image condensée et filée de poème en poème, et liée dans la vie du poète russe à l'Arménie, longtemps rêvée avant d'être arpentée, elle relancera l'inspiration de Mandelstam : il se remettra à écrire de la poésie pendant et après son séjour en Arménie après avoir traversé une longue période d'incertitudes et de découragement, marquée par le durcissement du régime soviétique. Terre d'inspiration, le paysage arménien s'associe donc naturellement à une rêverie sur la langue. La langue russe paraît rejetée par Mandelstam comme si elle l'avait trahi pour n'avoir pu dire ce qui se tramait sournoisement en Russie ; à l'inverse, la langue arménienne ensorcelle le poète, qui en ignore la secrète architecture et certaines sonorités. Evoquant cette langue désirée, Mandelstam la rapproche instinctivement de la pierre infrangible des églises arméniennes : « La langue arménienne, elle, inusable : comme une botte de pierre. Oui, certainement, mot à paroi massive, interstice d'air dans les semi-voyelles. Est-ce à cela que tient son charme ? Non ! D'où provient donc l'attrait qu'elle peut exercer ? Comment l'expliquer ?
J'ai eu joie à proférer des sons interdits à la bouche russe, confidentiels, mis à l'écart, peut-être même, à une certaine profondeur, ignominieux.
Dans une théière de fer-blanc, l'eau bouillait à gros bouillons, on y a jeté subitement une pincée d'un thé noir incomparable.
Me voilà dans le rapport qui est le mien avec la langue arménienne. »
C'est peut-être grâce à ce « thé noir incomparable », ce souvenir d'une langue si recherchée qu'elle paraîtra familière à qui ne la comprend même pas, que le poète, « homme-salamandre », rémunérera le défaut de sa langue maternelle.
"Voili voilou"