Le mensonge de l'intention auctoriale
Un sujet sur le problème de ce que l'on nomme l'intention auctoriale dans les études littéraires est sur ce forum, je le sais, condamné dès sa création à l'inintérêt généralisé et sera mort-né faute de réactions. Ceci dit, il est presque 23h40 lorsque je commence à écrire ce message et je m'ennuie ferme. Cet ennui, s'il ne légitime en rien ce qui va être dit ci-après et si même, j'en ai une claire conscience, sape une motivation auctoriale qui pourrait légitimer, a posteriori, pour vous, le déplaisir de m'avoir lu, est toutefois aux racines profondes de mon entreprise. Il ne serait d'ailleurs pas possible d'envisager ici la possibilité de créer un sujet sur tel ou tel question d'esthétique, sans que cela soit profondément motivé par un mal être ou un ennui de l'âme : rien ne peut justifier, mise à part cela, l'écriture de lignes dont on sait qu'elles ne seront pas lus ou que, pire, étant lus, elles resteront seules dans leur propres silences et finiront, bon an mal an, dans les limbes numériques et blanchâtres de cette section - ce processus prendra cependant une trentaine d'années au vu de l'activité fébrile qui agite cette section (activité que l'on pourrait modéliser par l'image vibrante d'une pupille de comateux devant "N'oubliez pas les paroles").
Ce préambule, que les meilleurs d'entre-vous auront lus jusqu'au bout en saluant le style et l'orthographe parfaite, ne dit pas le plus important sur l'éminent sujet qui sera ici traité (par moi seul, sans doute, mais traité tout de même), puisqu'il ne révèle pas que le contenu sera ici éminemment polémique en ce qu'il sera une attaque en règle d'une phrase, je dis bien d'une phrase (et les trois lecteurs assidus et fanatiques qui me suivent encore frémisses dans leur bas de culotte, se gargarisent de joie à l'idée d'assister dans l’alcôve mystérieuse et secrète du forum à une lutte au sommet) écrite par 76man (mais ce pu être n'importe qui d'autre, en vérité : nous ne sommes pas ici dans une querelle de personne, mais bien au dessus, loin loin du côté de la sphère des Idées, juste à côté de Dieu et de son auctoriale intention) et qui disait, je cite à moitié de mémoire (en vérité je cite avec l'autre sujet à côté, mais c'est tout l'art du teasing que de faire croire à la fragilité précieuse de la citation de mémoire) que telle correspondance n'était pas une "oeuvre" du fait que "l'histoire du texte ne [manifestait] pas d'intention auctoriale".
La phrase est lâchée. Devrais-je dire plutôt, à des fins scénaristiques : LA phrase est lâche. La notion fondatrice de toute une appréciation de la littérature et de l'art en général et qui, bien que profondément problématique, est envisagée par une partie des étudiants / universitaires comme allant de soi. L'évidence de l'intention auctoriale comme justification ultime d'une catégorisation d'un texte comme "oeuvre" ou non. L’œuvre est ce qui est issu d'une "intention" formatrice, d'un vouloir démiurgique. Elle est la production clairement voulue d'un sens, unifiée sous l'âme de l'écrivain, sous le geste d'un auteur qui contrôle, du début à la fin, la chaîne procédurale de son écrit. La phrase est lâchée et avec elle on lâche aussi tout un impensé - bien pensé ailleurs pourtant - esthétique, creusé de la Renaissance au Romantisme, et qui pense l'auteur (cette secrète auctorialité) comme le pivot central du texte littéraire et de la littérature. L'opera qu'est l’œuvre suppose une intelligence unificatrice et chargée de donner du sens, sans quoi elle est inopérante en tant que telle et illégitime d'un point de vu littéraire.
On s'en fout, pourra-t-on me dire. A cela je répondrais deux choses. La première, c'est qu'effectivement on s'en fout, mais que je me fais chier et que donc ce que vous lisez là est d'abord et fondamentalement légitimé par mon état d'ennui. Si vous n'êtes pas content, aller voir dans le jeu de l'auteur mystérieux si Flaubert y est. Bordel, si quelqu'un m'interrompt pour ça, je lui trucide sa gueule à ce gland (la vulgarité et l'idée d'une discussion font partie d'une stratégie auctoriale de ma part visant à ce que le péquin qui reste encore à lire ça puisse se dire qu'il a pas perdu dix minutes de sa vie pour rien et que quand même il s'est bien marré - hahaha on rigole). La deuxième est que l'argument n'aurait effectivement aucun intérêt, du fait de son in-opérance- comme nous le montrons plus loin (le "nous" ça fait sérieux, l'annonce "plus loin" encore plus), s'il n'était pas envisagé comme un argument d'autorité, coupant court à tout autre.
Dire : "il n'y a pas d'intention de l'auteur", c'est pensé par ceux qui utilise l'argument, comme une coupe radicale sous les pieds métaphoriques de leur opposition (si vous voulez marrez, on peut organiser des ateliers métaphores du côté de Saint Germains tout les samedis soirs, on fera concurrence au gentil club de lecture de la rue d'à côté). Là dessus, et pour ceux qui survivant encore, veulent avoir la méthode de bibi pour contrer les professionnels de l'auctorialité, je dirais deux choses (après réflexion, peut-être trois : c'est la racine dialectique du mal qui s'exprime - en gros, c'est pas moi, c'est Satan) :
D'une part, l'intention auctoriale est illégitime d'un point de vu esthétique. Elle reflète une vision a posteriori du texte, une concrétion méta-textuelle (là je me la pète clairement, mais y'a plus personne à ce niveau de paragraphe, alors y'a pas de mal àse faire du bien), une excroissance studieuse. Autrement dit, l'intention de l'auteur est toujours, d'une manière ou d'une autre, quelque chose qu'envisage le lecteur : soit parce qu'il sait - par l'Histoire - que tel auteur a écrit cela intentionnellement, soit parce qu'il "ressent quelque chose comme" cette intention. Dans le premier cas, l'appréciation directe du texte comme oeuvre littéraire est biaisée par autre chose. Cette influence n'est pas illégitime en soi, mais elle ne me semble pouvoir fonder une critique de la littéralité de l’œuvre : puisqu'elle est un a posteriori de la lecture. La chose est aussi aberrante que de dire que tel peinture n'est pas de l'art parce qu'on a apprit qu'elle a été faite par un programme, un robot, ou je ne sais quoi d'autre sans intention auctoriale. Le rapport esthétique qu'on entretient avec un texte ne présage pas de la présence de l'auteur dans ce texte. Elle peut, au maximum, ressentir cette présence (selon mon deuxième soit, pour ceux qui suivent), mais dans ce cas là, l'intention auctoriale n'est plus qu'un "ressenti d'une intention auctoriale". Ce ressenti, comme tout ressenti, peut s'écarter de la réalité des faits : je peux imaginer ressentir une "intention du peintre" devant une peinture réalisé par un programme informatique (exemple à la con et critiquable, mais vous avez compris l'idée... ). Bref, esthétiquement parlant, l'intention auctoriale c'est une bouse. C'est une espèce de facilité d'étude. L'argument d'autorité merdique qui vient se poser là, au milieu du visage de l'opposant. C'est le point Godwin de la littérature. On replace "Espèce de nazi" par "Y'a pas d'intention auctoriale" et voilà. Hop. Tout est justifié. Bande de nazi ! (Ceci est une blague : "rire").
D'autre part, l'intention auctoriale est inopérante comme concept. Concrètement, ça ne sert à rien l'intention de l'auteur dans l'analyse d'un texte. Ca ne sert à rien parce que, comme je l'ai déjà dit, c'est un point Godwin de l'argumentaire. C'est une auctoritas (placer du latin ça pète) qui n'a aucun sens. L'intention auctoriale est inopérante concrètement parce qu'elle ne peut être analysé : du fait même que l'établissement historique de la notion radicalise la place de l'auteur et fait de lui l'espace secret et intime de la création. A cause de cela même qui creuse l'auctorialité dans le paradigme de ceux qui utilise l'argument, eh ben l'intention auctoriale n'a pas de sens. Ça serait la même chose que de parler de l'intention auctoriale de Dieu. Aller dire ça à Dun Scott, il vous fout une mandale dans la gueule et va s'y que je te condamne pour blasphème à tire larigot. Parler de l'intention auctoriale n'a pas de sens parce que cette intention est profondément lié à une pensée du mystère de la composition de l’œuvre, de l'opera artistique et littéraire. C'est l'indicible du geste en peinture ou l'ineffable de la composition musicale. Là, on à affaire à un mur. Donc, parler d'intention auctoriale, c'est, au moment même où on en parle, dire qu'on ne peut pas en parler.
Enfin, c'est couillon méthodologiquement. Tout peut se justifier, à la limite, à part la privation méthodologique que suppose le dogme de l'intention auctoriale. Faire de l'intention de l'auteur un point capital de la lecture d'un texte c'est ôter à ce texte ce qui le rend profondément intéressant / vertigineux / historiques : c'est à dire sa capacité de principe à échapper, justement à sa source ; que ce soit pour entrer dans une intemporalité étrange ou dans une temporalité trans-historique nourrissante. L'auteur, méthodologiquement, il joue trop souvent comme un frein à l'analyse alors qu'il devrait pouvoir être envisagé comme un adjuvant. Il ne s'agit pas de dire qu'on peut tout dire sur tout et que l'auteur est mort, simplement. Mais, juste d'admettre que l'auctorialité est un creux et que parler de lui c'est soi mentir, soi parler de son propre ressenti face à l’œuvre, soi encore poser un jugement a posteriori, historicisé, sans en avoir conscience, sur un texte. Dans tous les cas donc, et selon une certaine mesure, c'est se planter. Et vous serez d'accord avec moi, oui, vous au fond, vous qui croyez venir errer sur les limbes du "jeu de l'auteur mystérieux" et qui vous vous êtes fait choppé par l'auctoriale intention que j'avais de vous faire chier, vous serez d'accord donc pour dire que se planter et faire de sa poutre dans l'oeil le principe de la pensée du monde, c'est faire le couillon puissance dix milles.
Bref, laissons une place à l'auteur, à l'écrivain, à celui qui témoigne, à celui qui est là, présent quand même, inventé ou réel. Mais, ne l'écrasons pas lui-même sous l'intention auctoriale. On tue son intention possible en inventant des intentions qu'on lui prête. Écrire et publier c'est faire le choix d'une échappé : respectons cette intention fondamentale qui est celle qui accepte de perdre sur son écrire un pouvoir (si tant est qu'il existe). Dans le cas où la publication n'est pas voulue, l'intention auctoriale, de toute façon, comme notion, éclate : donc laissons-la de côté.
Mon combat à trente ans, mais je suis heureux d'avoir perdu une heure à chasser ce moulin.
Là dessus, celui qui va mourir vous salue !
Edit : Va s'y 76man, j't'attends (ceci est une provocation intentionnelle à un duel auctoriale).
