Oui, il s'agit de questionner la légitimité de la normalisation du goût, voire de sa moralisation. Il faut insister à mon avis sur les critères de réception, d'attente (exemple bête : la mode des années 90 passe pour affreuse, pourtant tout le monde sortait avec des vestes en jean, baskets et couleurs criardes : pourquoi maintenant rejette-on cette mode ?). En littérature, il y a beaucoup d'écrivains qui sont passés en leur temps pour de mauvais goût ou qui le sont aujourd'hui. Pour des questions d'atteinte aux bonnes moeurs, à la religion, à la pudeur, parce que l'écrivain dérogeait aux codes esthétiques de l'époque, introduisait le laid et l'horrible en littérature (les exemples ne manquent pas, bien sûr Baudelaire).
Goût / bon goût et... mauvais goût ? Où la frontière entre l'oeuvre et l'artiste et même le récepteur devient poreuses : ce n'est pas que l'oeuvre qui est de bon goût, c'est aussi celui qui la compose et/ou l'apprécie. A l'âge classique, on a énormément écrit sur le mauvais goût, on a beaucoup disqualifié selon des critères arbitraires, tant dans l'art culinaire (la cuisine espagnole, trop lourde, trop épicée, vulgaire) que dans le domaine littéraire (influence des remarqueurs tandis qu'on repensait aussi un héritage — Sénèque étant souvent vu comme de mauvais goût, au style trop enflé, trop violent dans les actions qu'il représentait) ou plus largement artistique (pense au roccoco, au burlesque). Même les jardins, à la française ou à l'anglaise, étaient considérés selon ce critère du goût. Plus tard on verra d'un mauvais oeil les révolutions musicales (Schoenberg). Ce critère, si arbitraire, abstrait (les arguments convaincants étant restreints car le bon goût relève souvent d'un "je-ne-sais-quoi"), servait peut-être à rehausser un prestige national, comme il sert aujourd'hui à fracturer des générations ("de notre temps on faisait de beaux films !", "tu ne vas quand même pas sortir habillé comme ça ?"), des individus, des sociétés, des pratiques culturelles (une femme qui ne s'épile pas ce n'est pas de très bon goût dans nos sociétés, d'autres s'en accommodent etc.). Est-ce que ce critère plus subjectif que raisonné, ramenant peut-être trop l'art à un divertissement que l'on peut goûter ou pas est suffisant pour saisir la spécificité de chaque oeuvre (en elle-même et dans son temps) ? Ne risque-t-on pas de relativiser l'art en ne l'appréhendant que par ce simple critère ? Peut-on hiérarchiser (bon goût / mauvais goût) l'art, les pratiques... et qui est compétent pour le faire ?
Comme lectures qui t'apporteront d'autres éléments, peut-être lire le Traité du sublime du Pseudo-Longin, mais aussi les réflexions esthétiques de Dubos au XVIIIe siècle comme de Lessing, de Winckelmann, de Diderot (du moins, plutôt que de tous les lire, les connaître, avoir connaissance de ce qui les différencie des réflexions du XVIIe siècle alors même que le XVIIe siècle était bien plus hétérogène (baroque peut-être) que ce qu'en disaient les moralistes ès art). En matière de kitsch, plutôt que le fade Kundera, lis ce qu'en dit Hermann Broch.