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Sujet de spécialité lettres ENS 2012 : Patrick Chamoiseau

"Un vieil esclave fugitif est poursuivi par un chien. Le chien est tombé dans un trou d'eau.

Soudain, dans une voltige de soufre, le molosse retomba hors du trou. En plein sur une terre molle emmaillotée de racines. Je le vis de son long affalé sur la tourbe incertaine. Ses pattes émulsionnaient une écumaille noirâtre. Sa gueule happait le vide. Soudain, il se calma, à bout de forces. Son corps n'exprimait plus que de l'essoufflement. Lentement, sa respiration s'apaisa tout en restant profonde. Il me regardait. Je contournai le trou pour être en face de lui. Lui me suivait des yeux. Nous fûmes bientôt face à face, séparés par dix mètres de matières troublées. La source fantastique lâchait des bulles de soufre qui crevaient en surface. L'eau claire perçait dessous les croûtes brisées et se répandait comme une huile féérique. Des taches lumineuses célébraient son éclat. Le monstre était affalé, le regard ferme accroché à mes yeux. J'étais épouvanté. Je le savais englué dans la vase. Je voyais son corps s'y enfoncer doucement. Bien qu'il fût pris au piège, j'étais épouvanté. Sans doute à cause de son regard dépourvu de toute peur. Il me fixait : curiosité terrible. Son problème n'était pas le piège marécageux, c'était moi. Et cela m'effrayait. Malgré son calme soudain et son essoufflement, son énergie se percevait intacte.

Je m'agenouillai pour mieux le regarder. Je pris un regard fixe, et découvris mes dents. Fallait l'impressionner. Lui suggérer (comme à moi-même) que je ne le craignais pas, qu'il m'était possible de l'achever ou bien de l'épargner. Nous restâmes ainsi dans un temps sans longueur. Yeux dans yeux. Lui, de plus en plus calme ; moi pétrifié par mon jeu de vaillant et par une cacarelle. Les Grands-bois bougeaient autour de moi. Tout s'indifférenciait. Je flottais dans un tournis de présences agaçantes. La source (avec ses boues, ses eaux vierges, son soufre de cent mille ans) s'alliait à cette vision, aggravait mon vertige. Je me retrouvai allongé dans l'humus, le regard à hauteur des yeux de mon ennemi. Yeux dans yeux. Pas ciller. Tenir ça. tenir raide. Je m'instituai chasseur, le transformais en proie. Lui (je le sentais) se conservait opaque ; moi, un trouble affectait ma conscience. Les miasmes de la source devaient m'empoisonner. Les yeux du monstre aussi, ouverts en trous-sans-fond. Il était plus fort que moi. J'entendis cogner dans ma poitrine. Mon cœur voulait me défoncer les côtes. Je tremblai. Je gémis. Le monstre hurla. Je me relevai flap, et m'enfuis au plus vite. J'avais perdu ma mise.

Le monstre bondit en direction de la terre ferme. Il savait d'instinct où elle se trouvait. Il retomba lourd sur l'amorce de la berge. Rampa dans un profond sillon. Il parvenait à s'en sortir. Je revins affolé à l'endroit où il se dirigeait. Là, je le vis une fois encore en face. Gueule écumeuse. Le regard sans-manman. Je me sentis faiblir. Il rampait vers moi comme ne me craignant pas. La boue et les feuilles mortes lui transformaient le crâne. Il donnait l'impression d'un crabe souterrain qui labourait le sol. Je frappai à toutes forces. Biwoua. Biwoua. Mes jambes, enfoncées dans la vase, me déséquilibraient. Mes coups incertains ne ralentissaient pas la terrible avancée. Je crus retrouver l'Innommable tellement cette reptation était alliée au sol visqueux. Une résolution froide l'expulsait de la source, le regard droit sur moi. Ses yeux bientôt abîmèrent ma conscience. Je perdis le courage de frapper. Faible, je lui portais des coups qu'il déviait de la gueule. L'étau de sa mâchoire enserra mon boutou. Je tombai à genoux dans la fange limoneuse. Je ne pouvais rien faire. Ma résistance lui servait de levier pour avancer plus vite. Tirer sur mon boutou le halait vers la rive. J'abandonnai. Roulant sur moi-même, je m'enfuis."

Patrick Chamoiseau, L'esclave vieil homme et le molosse (1997).


Ce texte, sujet de l'épreuve de "commentaire stylistique d'un texte postérieur à 1600" a, de ce qu'il me semble avoir entendu au sortir de la salle d'examen (la A7 d'Arcueil, je vous aime  smile ), déstabilisé bon nombre de candidats. Beaucoup se sont interrogés sur la pertinence de mettre à l'ENS un texte de littérature contemporaine, et s'attendaient visiblement à un texte du XVIIème ou du XIXème bardé de références à l'histoire littéraire du siècle ciblé. "Un texte de 97, pourquoi pas du Marc Lévy ?" ai-je entendu, non sans surprise, à coté de moi. Ainsi, j'ouvre ce sujet pour discuter librement de ce texte, de sa "qualité littéraire", et de la pertinence du choix du jury de lettres modernes de l'ENS LSH de cette année.

Que vous ayez eu à commenter ce texte ou non, en avez vous goûté une saveur particulière ?

Le choix d'un texte contemporain par le jury de l'ENS vous semble-t'il pertinent ? (de mes modestes recherches, jamais un auteur si récent n'avait été exploité en commentaire littéraire).

Enfin, comprenez-vous le désappointement de certains élèves face à un texte récent, directement assimilé à de la littérature "bon marché" (le prestige du passé, sans doute) ?

Pour ma part, je dois avouer avoir beaucoup aimé ce texte, ainsi que son étude. Le fait de se retrouver devant un auteur inconnu m'a permis de m'intéresser véritablement à la lettre du texte, d'en avoir une approche véritablement stylistique. J'ai rencontré un grand plaisir à la lecture. De plus, le caractère contemporain du texte m'a poussé à porter un regard intéressant sur l'état actuel de la littérature, de ses influences dominantes en matière de style, et à chercher des éléments de comparaison originaux. Ainsi, c'est avec grand plaisir que j'ai découvert cet auteur lundi dernier !


En attendant vos réactions avec impatience, je n'puis que vous souhaiter une agréable lecture !  smile

Sujet de spécialité lettres ENS 2012 : Patrick Chamoiseau

Patrick Chamoiseau est très loin d'être assimilable à de la littérature "bon marché". Il est même très bien considéré par la recherche littéraire. Il a fait date en publiant avec Bernabé et Confiant un Eloge de la créolité, dans la droite lignée d'Edouard Glissant, disparu l'an dernier. Cet essai, qui avait beaucoup été commenté -voire critiqué- dans la presse, a conduit à réfléchir plus intensément en littérature comparée et francophone à l'idée de "littérature mondiale" (World-Literature), plus ou moins héritée de la Weltliteratur de Goethe infléchie vers des problématiques poétiques mais aussi plus politiques. Le choix de cet auteur, bien que l'extrait ici s'inscrive plutôt dans l'imaginaire du conte, est aussi politique à mon avis. Je pense qu'il serait bon que les étudiants en littérature (spé LM) en prépa soient davantage informés des courants de la critique littéraire actuelle. Ce n'est pas un reproche, mais rechigner devant un texte de littérature contemporaine est encore trop courant en prépa et c'est souvent le fait d'une certaine méconnaissance de ce qui s'écrit de bon (et de mauvais aussi, certes) aujourd'hui dans la littérature française (francophone) et étrangère.

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Sujet de spécialité lettres ENS 2012 : Patrick Chamoiseau

Je suis tout à fait d'accord avec Polo.
Il est trop facile d'assimiler la littérature contemporaine à de la littérature bon marché alors que chaque année sortent des textes littérairement très intéressants - mais dont il est évidemment moins fait état dans les médias.
J'aime beaucoup cet auteur et ce texte qui donne beaucoup à penser et qui pouvait donner lieu, je pense, à de très belles analyses.

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Sujet de spécialité lettres ENS 2012 : Patrick Chamoiseau

J'ai fait ce texte Lundi dernier.

Moi j'étais plutôt déstabilisée par le fait d'avoir un extrait de roman. Avec mes camarades nous pensions tomber sur de la poésie. Mais bon ce n'est pas bien grave.
Justement j'ai beaucoup apprécié le fait d'avoir un texte d'un auteur contemporain. La littérature ne se résume pas au XVIIème et au XIXème siècles. Cela prouve une certaine "ouverture d'esprit", si je puis dire, de la part du jury de l'ENS. En plus, se retrouver devant un extrait d'un auteur inconnu ou quasi-inconnu permettait d'avoir une approche véritablement stylistique du texte, comme tu l'as dit chlorure. Souvent, quand on connaît l'auteur ou le mouvement auquel il appartient, on essaye de rapprocher notre analyse de ce qu'on connaît. L'année dernière bon nombre de candidats ont voulu rapprocher le personnage de l'extrait de lettres modernes au personnage de Julien Sorel par exemple. Le problème c'est que je pense que toutes ces connaissances nous influencent et parasitent d'une certaine manière notre lecture.

Pour moi Patrick Chamoiseau c'est loin d'être du Marc Lévy. Pourquoi toujours réduire la littérature contemporaine à ces auteurs qui vendent des milliers de livres ? C'est loin d'être de la littérature bon marché. J'ai lu un de ses romans Texaco, qui a reçu le prix Goncourt si je ne me trompe pas, qui est un livre passionnant et qui s'inscrit dans le mouvement de la créolité lui aussi.

J'ai vraiment adoré faire une étude de texte sur cet extrait. L'écriture de Patrick Chamoiseau est remarquable. Il parvient à allier oralité et poésie. En plus ce texte pouvait donner lieu à de nombreux développements. Cet extrait m'a beaucoup rappelé la scène de la pieuvre dans les Travailleurs de la mer de Victor Hugo. Là aussi c'est l'animal qui domine et non l'homme.  J'ai surtout été frappée pour ma part par l'importance du regard et du visuel dans cet extrait avec l'importance de la description, des images, le choix de la focalisation interne par l'auteur qui nous faisait voir la scène avec les yeux du narrateur et la lutte du regard entre le molosse et le narrateur. Cet extrait relevait du conte je trouve mais il y avait toute une dimension plus profonde, le chien représentant (à mon avis) la souffrance du vieil homme mais aussi le maître qui domine l'esclave.

C'est avec grand plaisir que j'ai étudié cet extrait ! Maintenant il n'y a plus qu'à attendre les résultats !

Sujet de spécialité lettres ENS 2012 : Patrick Chamoiseau

J'ai vraiment aimé ce sujet moi aussi.
Et moi qui connais très peu la littérature contemporaine, ça m'a vraiment donné envie de creuser un peu plus de ce coté là...
J'ai insisté sur la subjectivité du regard comme l'a dit Choulie, mais aussi sur l'influence de la nature sur l'homme, le dialogue entre les deux, comme chez les Romantiques...
Ce que j'ai aimé dans ce texte, c'est l'assimilation de l'homme et de l'animal qui semblent se confondre  pour n'être plus homme et bête mais simplement deux ennemis communs d'un même combat.

Dis moi Choulie, qu'est ce qui te fait penser que le chien représente la souffrance du vieil homme ?

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Sujet de spécialité lettres ENS 2012 : Patrick Chamoiseau

Athéna,

Pour moi, il y a vraiment une rencontre entre le chien et le vieil homme à cet instant. Le chien se révèle être "l'alter ego" du vieil homme. J'ai repéré le champ lexical de la peur mais aussi de la souffrance avec la façon dont il nomme l'animal et la façon dont à la fin il s'agenouille devant le chien avant de fuir. Les phrases : "un trouble affectait ma conscience" ou "ses yeux bientôt abîmèrent ma conscience" témoignent du fait que c'est une souffrance psychologique que subit l'homme. En rencontrant le regard du chien il revit son passé d'une certaine manière. Le regard du chien est le miroir de cette souffrance. Je ne sais pas si je m'exprime bien !
Sinon comme toi j'ai remarqué l'influence de la nature sur l'homme. La nature enveloppe littéralement le vieil homme, mais également l'animal. J'ai aussi été frappée par la tension qui existe tout au long de l'extrait entre le mouvement et l'immobilité.

En bref, il y avait tellement de choses à dire que c'était difficile de concentrer toutes les idées en un commentaire de 5 heures.

Sujet de spécialité lettres ENS 2012 : Patrick Chamoiseau

D'accord je comprends. C'est possible en effet, mais je n'y avais pas pensé.
J'ai aussi parler du mouvement et de l'immobilité, et du rythme haletant que ca créé, comme pour mimer la tension de la scène, le souffle du vieil homme lui meme.
En fait je pense qu'on a fait à peu près la même chose. Nos copies vont se ressembler smile

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Sujet de spécialité lettres ENS 2012 : Patrick Chamoiseau

Espérons que nous soyons toutes les deux dans le vrai alors wink

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Sujet de spécialité lettres ENS 2012 : Patrick Chamoiseau

L'homme face à soi même, se regardant soi même, prenant conscience de sa "petitesse". D'ailleurs, dans la luette des regards, il faillit, il détourne le regard, il n'ose affronter cette image que lui revoit le molosse de lui même. Il entrevoit qu'un chien vaut plus que lui. C'est ce que j'ai ressenti en lisant le texte, que je trouve délicieux. Il devait y avoir de nombreux commentaires à faire autour de l'observation d'autrui (même si ici, autrui est un chien...) et ce qu'autrui nous revoit de nous-même.
J'imagine bien le désarroi des élèves ambitieux professionnels du XVIIème...