L'original et la copie ; la traduction est-elle un travestissement ?

Je me permets l'ouverture de ce sujet afin de réfléchir à la question de la traduction et aux problèmes qu'elle peut soulever d'un point de vu théorique, esthétique et même, qui sait, éthique. La question a déjà été soulevé en creux dans le sujet "L'élitisme français dans les facultés de lettres", mais elle me semble être assez riche pour être l'objet d'un sujet à part entière.

Je me permets la récupération de quelques propos tenus dans l'autre sujet et qui tourne autour de la question :

claude.r.giroux :

Je crois que pour vraiment apprécier les auteurs étrangers, il faudrait étudier leur littérature dans leur langue. Sinon, on galère dans les traductions plus ou moins heureuses.

Polo :

Comme le souligne claude.r.giroux il y a évidemment l'obstacle de la langue. Mais ce n'est pas tant le fonctionnement de cette discipline qui est à décrier (étude des textes en langue française le plus souvent en cours) que le système français en général qui peine à rendre les étudiants compétents dans au moins une langue étrangère, et dans l'idéal deux. Si déjà l'on faisait des cours sur des oeuvres anglaises ou allemandes (ou espagnoles, italiennes...), il y aurait largement de quoi faire car les professeurs maîtrisant ces deux langues ne manquent pas. Pour les autres littératures étrangères, ce serait vraiment dommage de s'en priver. Sans prétendre à l'exégèse, la lecture permet déjà d'apprécier bon nombre de ces auteurs. J'ai cru remarquer que les traducteurs de langues dites mineures sont généralement très soucieux de leur travail et fréquemment en contact avec les écrivains qu'ils traduisent, c'est au moins encourageant.

Leihe (un très beau passage, si vous voulez mon avis) :

Le problème de la langue pour les littératures étrangères me semblent être en première année un faux problème ; je crois qu'il est possible d'étudier et d'avoir une approche intéressante de textes étrangers traduits. Si la langue d'origine est vraiment importante pour des recherches plus poussées, ça me semble être une illusion que de croire qu'il n'est possible d'étudier de façon riche - pour un L1 par exemple - Kafka, que dans sa langue originale...

76 man :

Comme plusieurs personne l'ont dit, ce n'est pas l'élitisme, mais bien de la spécialisation. Depuis les études des formalistes russes et des structuralistes, on envisage, de manière légitime à mon avis, le texte comme une poétique et une esthétique combinées. Or, l'étude de la poétique au sens linguistique impose de lire un texte dans sa forme originelle, et donc à mon avis dans sa langue originelle. On sent très bien, dans les cours de comparée, que l'on étudie les thèmes, les motifs... mais le texte nous échappe. Et malgré les efforts des excellents traducteurs, quand c'est le cas, certains textes restent hermétiques, notamment quand ce sont des textes poétiques. Par exemple, j'ai étudié Lorca en L1 d'espagnol (je faisais alors un double cursus), et j'ai consulté les traductions françaises, pour aboutir à la question : comment peut-on étudier Lorca en français ? "Traduttore, traditore" ! Il faut se dire qu'à la fac, on étudie les textes, ce qui ne nous empêche pas de lire des œuvres étrangères à côté.

La question me semble être finalement celle de la valeur que l'on attribue à un texte traduit et s'inscrit finalement dans une question d'esthétique assez classique sur la valeur de ce que l'on nomme "l'original". Pour ma part, je crois profondément que l'on manque quelque chose lorsqu'on cristallise le texte littéraire comme un objet "en soi", ayant, dans sa pure forme, quelque chose à nous dire que toute traduction ou manipulation ne peux que travestir, ou même détruit.

Cette idée selon laquelle une traduction serait dans une position de défaut vis à vis d'un texte original, me semble être le fruit de présupposé méthodologiques qui ne vont pas de soi. Finalement, prendre le texte original comme un texte à partir duquel il faudrait, dans le meilleur des cas, dans l'idéal, partir, c'est le penser comme une source ; c'est à dire comme un document renfermant un message donné, une poétique propre et inaltérable que la traduction, comme d'autre manipulation, rendrait peu lisible ou effacerait totalement. Le problème, selon moi, c'est qu'on rentre par là dans une cristallisation, une objectivation du texte ; on en fait un monolithe et une unité de sens dont le travail d'étude viserait le décryptage et l'analyse exhaustive.

Il me semblerait intéressant, au contraire de cette démarche, et n'en déplaise aux russes, aux hongrois ou autre croates, de prendre le texte traduit comme un texte ayant par lui-même et en lui-même une richesse propre, une force sienne, une originalité irréductible. Le travail d'analyse ne me semblerait pas perdre en pertinence - il serait simplement autre - s'il prenait un livre traduit - imaginons Le Château de Kafka - comme objet d'étude et ceci sans penser sa source, c'est à dire en le prenant réellement comme un écrit original.

J'imagine bien que cette position ne va pas de soi et qu'elle n'est même pas "majoritaire" dans l'esprit des études littéraires. Cependant, et c'est pourquoi je voulais poser la question ici, quels arguments iraient contre ce "contre-travail" d'étude et contre cette position consistant à prendre le texte traduit, non comme une source indirect, mais comme une oeuvre propre ayant ses propres qualités ?

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L'original et la copie ; la traduction est-elle un travestissement ?

Je suis assez d'accord avec ta position, et celle-ci me semble d'autant plus vrai en matière de traduction poétique, où le traducteur se doit de traduire en poète.

J'attends beaucoup des réponses à venir.

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L'original et la copie ; la traduction est-elle un travestissement ?

Entendons-nous que les textes d'ordre scientifique et/ou de communication peuvent être traduits sans aucune perte.

Les textes littéraires et plus particulièrement ceux qui ont fait l'objet d'un travail artistique, telle la poésie, sont intraduisibles (suivant mon opinion). Or, j'admets qu'il est possible, à partir d'un poème écrit en langue x, d'en faire un autre qui lui ressemble en langue y. Il dira autre chose ou sonnera autrement.

Mon argument est simple : quand on traduit, il faut choisir sa "bataille", soit qu'on veuille respecter la musique (allitérations, rimes, enchaînements musicaux [effets], rythme [pieds], etc.), soit qu'on veuille respecter le sens et la précision du vocabulaire. Déjà, pour l'un ou pour l'autre, c'est presque impossible; alors, pour avoir les deux, je dirais que c'est un problème np-complet... smile

L'original et la copie ; la traduction est-elle un travestissement ?

On n'en revient au même problème ; penser la traduction comme une tension idéale à la ressemblance à l'original, implique nécessairement une vision de la traduction comme un défaut par rapport à cet original. Pourtant, cette logique ne va pas de soi.

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L'original et la copie ; la traduction est-elle un travestissement ?

Il faudrait poser la question : pourquoi la traduction ?

Comme pour la musique, on pourrait choisir le terme «transcription». Transcrire la symphonie #9 de Beethoven pour guitare. Je crois qu'on peut mieux comprendre ici l'ampleur de l'écart entre l'oeuvre originale et la copie «traduite/transcrite». smile

L'original et la copie ; la traduction est-elle un travestissement ?

Cette question est classique et très intéressante.

Mais le problème que j'aurais voulu poser ici c'est celui de la légitimité ou l'illégitimité de l'étude de la traduction, comme oeuvre originale, dans le cadre universitaire. Questionner les présupposés légitimant la position selon laquelle, dans la recherche universitaire, un texte original vaudrait toujours plus que sa traduction.

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L'original et la copie ; la traduction est-elle un travestissement ?

claude.r.giroux a écrit :

Mon argument est simple : quand on traduit, il faut choisir sa "bataille", soit qu'on veuille respecter la musique (allitérations, rimes, enchaînements musicaux [effets], rythme [pieds], etc.), soit qu'on veuille respecter le sens et la précision du vocabulaire. Déjà, pour l'un ou pour l'autre, c'est presque impossible; alors, pour avoir les deux, je dirais que c'est un problème np-complet... smile

Cet argument présente, à mon sens, le grand défaut de dissocier le fond de la forme quand il s'agit en vérité de considérer -et cela est infiniment plus vrai en poésie- l'oeuvre poétique comme un tout organique, créant sur son lecteur un effet particulier. C'est pour cela que l'entreprise du traducteur n'est pas de rendre compte de la musique d'un poème ou de son sens, mais bien plutôt de créer un autre "tout", en vue de susciter chez le lecteur le même effet. Il ne s'agit donc pas, en poésie du moins, de tendre vers l'original, mais de créer un texte frère de cet original.

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L'original et la copie ; la traduction est-elle un travestissement ?

Je ne suis pas certain de comprendre la question de manière précise... je suis hors contexte.

Mais je crois que l'étude de la traduction (qui est un art en soi) est nécessaire, donc plus que légitime.
Même que pour les ouvrages scientifiques, je peux facilement imaginer qu'une traduction pourrait être meilleure que le texte originale. Par exemple : un ouvrage d’ingénierie traduit du créole à l'allemand. smile

Pour la poésie, la seule chose qui m'importe est le sens via des mots qui permettraient de reconstruire l'image/la base fondamentale de l'oeuvre. Afin qu'à la lecture (ou l'audition) de l'originale on puisse connecter les deux.

L'original et la copie ; la traduction est-elle un travestissement ?

je peux facilement imaginer qu'une traduction pourrait être meilleure que le texte originale. Par exemple : un ouvrage d’ingénierie traduit du créole à l'allemand.

Je note ça pour mon prochain one man big_smile

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L'original et la copie ; la traduction est-elle un travestissement ?

C'est pour cela que l'entreprise du traducteur n'est pas de rendre compte de la musique d'un poème ou de son sens, mais bien plutôt de créer un autre "tout", en vue de susciter chez le lecteur le même effet.

Déjà qu'un poème lu dans sa langue d'origine créera autant d'effets différents qu'il y a de lecteurs, je ne crois pas que la traduction de la poésie ait d'autres buts que de «rentabiliser» l'oeuvre en en permettant l'exportation. smile