Des préjugés littéraires ?
Présentement, le borgne, d'une voix plus creuse que cette orbite où s'incrustait un monocle d'étoffe noire, émettait des doutes sur la qualité commerciale du Seigneur.
« Raté, ronchonnait-il, complètement raté! Il n'a même pas l'air de souffrir, le pauvre homme! Et les pieds... vous avez vu les pieds? Ça n'a jamais été des pieds de crucifié. On jurerai qu'il fait des pointes. »
Au cours d'une discussion avec une personne culturellement vernie, sans qu'il s'agisse pour autant d'un homme de lettres, j'ai fait la réflexion que certains auteurs avaient l'étiquette « collège » quand ils méritaient mieux.
« C'est l'extrait d'un incipit d'Hervé Bazin
- Ah ouais... Celui qui a écrit Vipère au Poing...»
Aussi a-t-on marginalisé l'élégant style de La Mort du Petit Cheval de Bazin pour la raison qu'on peut le lire à 13 ans, au même titre que Marcel Pagnol, par exemple, dont toutefois la tragédie méconnue Judas mérite un peu d'attention.
Pourtant, est-ce que, sous prétexte d'une forme faussement simple, l'on peut étiqueter La Fontaine, Prévert ou Desnos « école primaire » ? Bien sûr, la chose n'est pas aussi tranchée, puisque l'on analyse des fables de La Fontaine au lycée comme on lit en collège La Promesse de l'aube qui est loin d'être un auteur déconsidéré dans les classes de littérature de niveau Bac.
Comme l'on dit souvent « il y a plusieurs niveaux de lectures » ; plusieurs questions peuvent dès lors se poser. Désigner un texte comme accessible, comme par exemple faire ânonner du La Fontaine à des primaires, n'est-ce pas quelque peu lui faire perdre l'intérêt des lecteurs plus analystes qui jugerons de sa valeur littéraire? J'avoue qu'en feuilletant quelque Anthologie de poésie il m'est arrivé de sauter les pages La Fontaine en me disant « j'ai dépassé ce stade », alors que je serais bien incapable de fournir une explication exhaustive de la moindre fable!
Seulement, telle question en convoque de suite sa réciproque : sous prétexte de parer les préjugés, peut-on restreindre la littérature aux classes un peu matures à la réflexion sur celle-ci - disons à partir de la 3ème? Dans ce cas l'on s'arrêterait subitement de lire nos romans jeunesse en fin de 4ème?
Autrement dit, et pour exposer clairement la question : dans quelle mesure (c'est peut-être un peu trop académique comme forme
) est-ce que vous croyez qu'on peut débuter la lecture à la littérature (je n'ajoute pas l'épithète mélioratif que vous connaissez, cous m'avez compris
) sans la gâcher ?
Parlons théorie! Je n'ose pas imaginer la forme que prendrait l'interdiction de lire...
