C'est intéressant ce que tu dis, je ne l'avais pas vu sous cet angle mais je crois que tu as raison quand tu dis que l'indignation collective participe à cette opinion dominante. Par contre, quand je parlais de se révolter quand même, je ne parlais pas non plus d'une attitude totalement passive, j'y voyais plutôt une sorte de complément naturel à un engagement partiel (bénévolat, militantisme par ex.).
Après pour ce qui est de comprendre, je ne sais pas s'il y a vraiment quelque chose à comprendre, je ne vois pas ce qu'on pourrait ajouter à toutes les explications classiques sur la "nature humaine", les déterminismes sociaux-culturels, la façon dont notre système économique et politique et les idéologies qui les sous-tendent façonnent les représentations et les mécanismes de pensée de chacun d'entre nous, etc.
Hormis peut-être la nature humaine, à quelques exceptions près tout me semble d'ailleurs contenu là-dedans. Je ne veux bien sûr pas dire, pour reprendre l'exemple du succès du nazisme que tu as évoqué, qu'il y avait là un déterminisme absolu.
Mais j'ai à l'esprit le livre de Mosse sur les racines intellectuelles du IIIe Reich et le Discours sur le colonialisme sur Césaire et quand je compare ce qui est dit là-dedans avec les documentaires qu'on peut voir assez fréquemment à la télé sur le nazisme, il me semble qu'on (on = l'individu lambda) a encore trop le tord aujourd'hui, de considérer plus ou moins cela comme un "accident". Autrement dit, dès qu'il a une émission sur ce sujet on tout reparle toujours de la même chose : première guerre mondiale, iniquité du traité de Versailles, conditions matérielles extrêmement dures pour l'Allemagne, crise de 1929... et on glose 107 ans sur des histoires de psychologie des masses.
Bien sûr, je ne minimise pas l'importance de tout cela, il est évident que ça a été d'un poids déterminant, cependant quand on pense à la prégnance du courant völkisch en Allemagne à partir de la deuxième moitié du 19e s, et cela, des classes supérieures aux parties inférieures des classes moyennes (Universités, manuels scolaires des enfants, mouvements de jeunesse etc) ... on se dit que non seulement ce fou d'Hitler n'a eu qu'à piocher dans un vieux pot-pourri (culte de la force brutale, exaltation du sang allemand, union mystique entre la terre allemande et son peuple, etc ; je passe sur les théories racistes et eugénistes qui comme on sait était le lot commun des pays occidentaux) mais surtout on s'étonne déjà moins qu'avec un tel substrat culturel et idéologique, un tel nombre de gens aient pu être réceptifs à ses discours.
Et puis d'ailleurs, on n'est pas obligé de rester centré sur l'Allemagne, on peut aussi faire le parallèle avec les pratiques eugénistes aux USA et en Europe du Nord (stérilisations forcées), mesures ouvertement racistes aux USA avec l'expulsion des chinois et plus tard les lois des quotas, etc.
Si j'ai fait allusion au Discours de Césaire c'est que je le trouve très intéressant de ce point de vue là : il refuse absolument de voir dans le nazisme un accident dont la presque totalité des causes seraient réductibles à l'histoire européenne des dernières décennies. Pour lui, le fait que l'Occident ait pu justifier la colonisation, le fait qu'il justifie l'exploitation de l'homme par l'homme et même la hisse au rang de principe, cela suffit à montrer que depuis bien longtemps déjà la civilisation occidentale était une civilisation malade.
Évidemment, on n'est pas obligé d'être d'accord avec lui sur tout, mais au moins dans ce texte, Césaire a le mérite de montrer que ce qui s'impose c'est une remise en cause complète et sans concession des fondements de notre société.
Je donne peut-être l'impression d'avoir dévié du sujet mais pour moi tout le problème est là, tant qu'on se borne à faire des réflexions sur la nature humaine, la psychologie des masses, etc. et qu'on n'a pas le courage de tout remettre en cause sérieusement, je ne vois pas comment on pourrait se détacher de l'idéologie dominante.