Merci de ne pas me laisser seul ce naufrage né, Leihe ! Alors, je ne vais pas répondre à tout (même s'il y a d'autres choses intéressantes, y compris le « lieu commun »), je vais parler de mon pourquoi. Valeur est le terme que j’ai trouvé le plus général pour postuler qu’une façon d’écrire, une versification par exemple, ce n’est pas rien. Et je crois que, sur ce point, nous nous rejoignons lorsque tu proposes de « chercher à savoir, ou à sentir », plus que nous ne divergeons avec l’idée très juste que la question de la valeur doit se poser à partir des oeuvres dans leur spécificité.
La question du pourquoi, je la maintiens pour cette raison qu’on n’écrit pas hors histoire. Alors, ce mot libération, lancé comme ça, sans complément, est tapageur. Mais je ne le trouve pas injuste, il y a bien une libération poétique au XIXe siècle, qui est une libération esthétique, éthique, politique, dont l'indice visible est la grande diversité des formes à la fin du siècle : des poèmes en prose, mais aussi en vers, et des vers libres, mais aussi des mètres, d’anciennes formes fixes, et bientôt des versets, des choses inclassables comme le Coup de dés. Tout ça, je pense que tu le sais déjà, mais c’est pour expliciter ce que j’entends par là. Après, je ne sais pas si j’aurai besoin de préférer ce mot à celui d’émancipation, pour l’instant la nuance m’importe peu.
Ce que je vois, c’est qu’après cette époque on ne peut plus écrire de la même manière. Non parce qu’ « il faut être absolument moderne » (phrase d’ailleurs ironique). Je crois qu’il faut s’éloigner, au moins un moment, de cette représentation de la terreur moderniste, parce qu’elle légitime les pratiques critiquées par victimisation, et tend à cacher les enjeux, à empêcher de problématiser. De toute façon je n’ai pas l’impression – mais je ne suis pas non plus un « spécialiste » – que les modernes du XIXe siècle aient été de sévères législateurs, comme l’indique la visible diversité des pratiques. Ce sera peut-être davantage le cas après, avec les surréalistes : Eluard, par exemple, inscrit sa pratique du vers régulier dans son temps, où le vers libre, paradoxalement, était devenu une orthodoxie (il serait intéressant de développer ce cas ici). Par contre, durant cette période, la langue change : le vers ne se confond plus avec le mètre, la poésie avec le vers. C’est pourquoi après ça, certaines questions, notamment celle du mètre, ne peuvent pas ne pas se poser, ni se poser de la même manière qu’autrefois. On ne peut plus écrire selon telle manière prédéfinie en impliquant les mêmes choses, ni avec les mêmes « excuses ».
Ce n’est pas seulement une histoire, par exemple, de connotations politiques, le mètre vers « ancien régime » ; je n’exclus pas ce genre de rapprochements, mais pour moi ils sont trop délicats. Mais il me semble y avoir, pour rester sur le cas du vers libre et du mètre, une différence fondamentale, qui peut apparaître dans traduction d’un mètre en vers libre. Je voudrais partir de ces cas où l’organisation de la versification ne concorde pas avec l’organisation grammaticale du discours. C’est la possibilité que cette organisation par les accents du vers soit elle-même une syntaxe, et qu’elle puisse, en cas de discordance – ce qui se manifeste concrètement par des enjambements – accentuer ce qui ne saurait l’être autrement. Chez Baudelaire, la récurrente accentuation du comme à la césure, « Où l’Espérance, comme / une chauve-souris », renforce l’importance du geste analogique lui-même, donc du rôle, de la responsabilité du sujet dans l’analogie. Chez Hugo, l’accent inhabituel permet parfois deux niveaux de lecture, ainsi dans ce vers qui trouvera un écho dans notre conversation : « J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin ». Le contexte est en 6/6, la césure tombe donc après grand. Du coup, selon cette logique accentuelle, « grand » est le caractérisant d’ « alexandrin », et non de « niais » ; en même temps, grammaticalement, il s’agit bien d’un « grand niais ». Cette double lecture est cohérente avec la poétique d’Hugo : on pourrait dire, il y a de la grandeur dans ce qui s’est enniaisé, travaillons à la retrouver.
Bref. Tout ça pour dire qu’après tout, on pourrait faire la même chose en vers libres, ça donnerait :
Où l’Espérance comme
Une chauve-souris
J’ai disloqué ce grand
niais d’alexandrin.
Je ne vois pas de différence sémantique. Il reste que ce n’est pas tout à fait, d’une version à l’autre de ces vers, la même chose. Dans le poème en mètres, c’est la prédictibilité du schéma auquel on assujettit son discours qui engendre les discordances, c’est la mécanique elle-même qui nous fait accentuer ce qui ne devrait pas l’être, parce qu’on est pris par son mouvement. Dans le poème en vers libres, il n’y a pas de schéma (au sens d’une structure externe), le sujet parlant prend l’entière responsabilité de l’organisation rythmique de ce qu’il dit, et les retours à la ligne ne sont pas exigés par une loi numérique, mais sont la notation d’un accent et d’un silence. Je dirais donc que la différence est éthique : ce n’est pas le même homme qui parle, il ne vit pas de la même manière dans son langage. C’est deux postures différentes.
Pourquoi choisir la première, celle qui consiste à négocier avec un cadre ? A en respecter les lois ? Ce pourquoi n’est pas une terrorisante exigence de légitimation, le mot d’un procès ; d'ailleurs il y a peut-être un mot ou une formule moins maladroite. Il voudrait tenir ensemble ce désir d’une certaine lucidité sur ce qui se passe avec les accents et les nombres dans un discours (entre autres), et l’inscription de ce discours dans une histoire, « ce que ça veut dire » que d’écrire en mètres aujourd’hui. Car il me semble que, si on ne s’occupe pas de politique, la politique s’occupe de nous, et qu’une métrique qui serait là « pour rien », c'est-à-dire, qui ne trouverait pas sa raison d’être dans le discours lui-même, qui serait une façon de dire dissociable de ce qui est dit, serait entièrement disponible, du coup, à tous les discours extérieurs qui l'associent à la ringardise, à une poésie de musée, à une preuve de virtuosié technique, à une idée réac du langage. Après, il m’intéresserait surtout de voir ce que le mètre est devenu, d’un poète à l’autre, depuis en gros ce moment où il est devenu un vers particulier obligatoire nulle part. Je ne connais pas bien les poètes qui l’ont pratiqué après, à part un peu Maeterlinck, dont je pourrais parler maintenant, mais j’ai trop écrit.