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Parménide, fragments de fragments

Un cas d'école certainement bien connu de vous sur la syntaxe et la polysémie du verbe être.

Je suis conscient de ne pas avoir le niveau pour m'attaquer à un tel texte; mon désir de comprendre reste malgré tout le plus fort. Les axiomes de Parménide permettant de soutenir sa théorie ontologique ne sont accessibles qu'en pénétrant la matrice originelle de son "Péri phuséôs". De Gorgias et Platon jusqu'à Heidegger, les philosophes n'ont eu de cesse de réinvestir et de travestir la pensée de notre éléate. Avec le peu de grec appris jusqu'ici, et surtout grâce à votre aide, si je pouvais ne serait-ce qu'entrevoir quelques linéaments de cet énigmatique poème, ça serait déjà inespéré... Soyez envers moi indulgents!

Fragment II- Extrait
Εἰ δ' ἄγ' ἐγὼν ἐρέω, κόμισαι δὲ σὺ μῦθον ἀκούσας,
αἵπερ ὁδοὶ μοῦναι διζήσιός εἰσι νοῆσαι·
ἡ μὲν ὅπως ἔστιν τε καὶ ὡς οὐκ ἔστι μὴ εἶναι
Πειθοῦς ἐστι κέλευθος
[…] Τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι.

Allons, je vais parler, sois attentif (κόμιζω, 2ème sg impératif aoriste)
et tu entendras le discours ( opposition muthos/logos),
les seules voies de recherche accessibles à la connaissance,

ἡ μὲν ὅπως ἔστιν : comme d'une part EST, ( ou encore peut-être: "l'être est", ( sous-entendu εἶναι ?))
ὡς οὐκ ἔστι μὴ εἶναι, de l'autre le non-être n'est pas

ὅπως/ ὡς: pronoms relatifs de manière ( comme, de la façon que ),
c'est le chemin de la conviction.

[...]En effet, penser c'est être.  ( perspective du cogito ergo sum ?)


Fr.VI- Extrait
Χρὴ τὸ λέγειν τε νοεῖν τ' ἐὸν ἔμμεναι· ἔστι γὰρ εἶναι,
μηδὲν δ' οὐκ ἔστιν· τά σ' ἐγὼ φράζεσθαι ἄνωγα.

Il faut dire et penser l'étant être ( ou que l'étant doit être )
τ' ἐὸν : participe présent actif substantivé
ἔμμεναι: infinitif présent actif

car en effet l'être est, et rien n'est pas

Perspective: renversement syntaxique de Gorgias:  "μηδὲν οὐκ εἶναι οὐδέν"


Fr.VIII- Extrait
Μοῦνος δ' ἔτι μῦθος ὁδοῖο
λείπεται ὡς ἔστιν·

Il ne reste plus qu'une seule voie de discours,
EST (?)


Si vous en savez davantage sur ce texte, postez!Peut-être qu'avec le texte ça sera plus clair. smile


II Εἰ δ΄ ἄγ΄ ἐγὼν ἐρέω, κόμισαι δὲ σὺ μῦθον ἀκούσας, αἵπερ ὁδοὶ μοῦναι διζήσιός εἰσι νοῆσαι· ἡ μὲν ὅπως ἔστιν τε καὶ ὡς οὐκ ἔστι μὴ εἶναι, Πειθοῦς ἐστι κέλευθος - Ἀληθείῃ γὰρ ὀπηδεῖ -, [5]ἡ δ΄ ὡς οὐκ ἔστιν τε καὶ ὡς χρεών ἐστι μὴ εἶναι, τὴν δή τοι φράζω παναπευθέα ἔμμεν ἀταρπόν· οὔτε γὰρ ἄν γνοίγς τό γε μὴ ἐὸν - οὐ γὰρ ἀνυστόν οὔτε φράσαις· ΙΙΙ ... τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι. ΙV Λεῦσσε δ΄ ὅμως ἀπεόντα νόῳ παρεόντα βεϐαίως· οὐ γὰρ ἀποτμήξει τὸ ἐὸν τοῦ ἐόντος ἔχεσθαι οὔτε σκιδνάμενον πάντῃ πάντως κατὰ κόσμον οὔτε συνιστάμενον. V Ξυνὸν δέ μοί ἐστιν, ὁππόθεν ἄρξωμαι· τόθι γὰρ πάλιν ἵξομαι αὖθις. VΙ Χρὴ τὸ λέγειν τε νοεῖν τ΄ ἐὸν ἔμμεναι· ἔστι γὰρ εἶναι, μηδὲν δ΄ οὐκ ἔστιν· τά σ΄ ἐγὼ φράζεσθαι ἄνωγα. Πρώτης γάρ σ΄ ἀφ΄ ὁδοῦ ταύτης διζήσιος <εἴργω>, αὐτὰρ ἔπειτ΄ ἀπὸ τῆς, ἣν δὴ βροτοὶ εἰδότες οὐδέν [5]πλάττονται, δίκρανοι· ἀμηχανίη γὰρ ἐν αὐτῶν στήθεσιν ἰθύνει πλακτὸν νόον· οἱ δὲ φοροῦνται. κωφοὶ ὁμῶς τυφλοί τε, τεθηπότες, ἄκριτα φῦλα, οἷς τὸ πέλειν τε καὶ οὐκ εἶναι ταὐτὸν νενὸμισται κοὐ ταὐτόν, πάντων δὲ παλίντροπός ἐστι κέλευθος. VΙΙ Οὐ γὰρ μήποτε τοῦτο δαμῇ μὴ ἐόντα· ἀλλὰ σὺ τῆσδ΄ ἀφ΄ ὁδοῦ διζήσιος εἶργε νόμηα· μηδέ σ΄ ἔθος πολύπειρον ὁδὸν κατὰ τὴνδε βιάσθω, νωμᾶν ἄσκοπον ὄμμα καὶ ἠχήεσσαν ἀκουήν [5]καὶ γλῶσσαν, κρῖναι δὲ λόγῳ πολύδηριν ἔλεγχον ἐξ ἐμέθεν ῥηθέντα. VΙΙΙ Μόνος δ΄ ἔτι μῦθος ὁδοῖὁ λείπεται ὡς ἔστιν· ταύτῃ δ΄ ἐπὶ σήματ΄ ἔασι πολλὰ μάλ΄, ὡς ἀγένητον ἐὸν καὶ ἀνώλεθρόν ἐστιν, ἔστι γὰρ οὐλομελές τε καὶ ἀτρεμὲς ἠδ΄ ἀτέλεστον· [5]οὐδέ ποτ΄ ἦν οὐδ΄ ἔσται, ἐπεὶ νῦν ἔστιν ὁμοῦ πᾶν, ἕν, συνεχές· τίνα γὰρ γένναν διζήσεαι αὐτοῦ πῇ πόθεν αὐξηθέν ; οὔτ΄ ἐκ μὴ ἐόντος ἐάσσω φάσθαι σ΄ οὐδὲ νοεῖν· οὐ γὰρ φατὸν οὐδὲ νοητόν ἔστιν ὅπως οὐκ ἔστι.

Parménide, fragments de fragments

Vu la torpeur estivale, je te fais simplement un copier-coller de différentes traductions françaises pour que tu puisses comparer. Il y a une interprétation intéressante d'Y. Lafrance qui réinscrit justement Parménide dans les penseurs de la phusis et qui n'en fait pas un métaphysicien.

D.O’Brien/J. Frère (Vrin)

Fgt. II
Viens donc ; je vais énoncer – et toi, prête l’oreille à ma parole et garde-la bien en toi – quelles sont les voies de recherche, les seules que l’on puisse concevoir.
La première voie <énonçant> : « est », et aussi : il n’est pas possible de ne pas être, est chemin de persuasion, car la persuasion accompagne la vérité. (…)

Fgt. III
C’est en effet une seule et même chose que l’on pense et qui est.

Fgt. VI
Il faut dire ceci et penser ceci : l’être est, car il est possible d’être, et il n’est pas possible que <soit> ce qui n’est rien. Voilà ce que je t’enjoins de méditer.

L.Couloubaritsis (La pensée de Parménide, Ousia)
Fgt. II
Eh bien ! je parlerai, et toi m’ayant écouté, prends soin de ma façon de parler
Autorisée qui dit quels sont les seuls chemins de recherche pour penser :
l’un (dit) qu’ (il) est et qu’ (il) n’est pas possible de ne pas être ;
c’est la voie de Peithô (car elle suit Alètheia) (…)   

Fgt. III
Le même, en effet, est aussi bien penser qu’être.

Fgt. VI
Il faut dire ceci et penser ceci : « Ce qui est dans le présent » (Eon) est ;
car il est être, alors que le néant n’est pas. Ces choses, je t’exhorte à les méditer.

N.Cordero  (Les deux chemins de Parménide, Ousia)
Fgt. II
Eh bien ! je dirai – et toi, qui écoutes, accueille ma proposition – quels sont les seuls chemins de la recherche qu’il y a pour penser :
qu’(il) est, et que ne pas être n’est pas possible ; c’est le chemin de la Persuasion (car il suit la Vérité) (…)

Fgt. III
Penser et être sont la même chose.

Fgt. VI
Il est nécessaire de dire et de penser ce qui est , parce qu’être est possible et le néant n’existe pas. J’ordonne de proclamer cela, …

Conche (PUF)
Fgt. II
Viens donc, je vais dire – et toi, l’ayant entendue,
garde bien en toi ma parole – quelles sont les seules voies
de recherche à penser : l’une qu’il y a et non-être il n’y a pas, est chemin de persuasion (car celle-ci accompagne la vérité) (…)

Fgt.III
Car le même est à la fois penser et être.

Fgt. VI
Il faut dire et penser l’étant être ; car il y a être,
Et rien il n’y a pas : cela, oui, je commande, moi de le méditer.

Beaufret (PUF)
Fgt. II
Eh bien donc je vais parler – toi, écoutes mes paroles et retiens-les – je vais te dire quelles sont les deux seules voies de recherche à concevoir : la première – comment il est et qu’il n’est pas possible qu’il ne soit pas – est le chemin auquel se fier – car il suit la Vérité-.

Fgt. III
Le même, lui, est à la fois penser et être.

Fgt. VI
Nécessaire est ceci : dire et penser de l’étant l’être ; il est en effet être, le néant au contraire n’est pas : voilà ce que je t’enjoins de considérer.

Cassin (Seuil)
Fgt. II
Viens que j’énonce – mais toi, charge-toi du récit que tu auras entendu –
quelles voies de recherche seules sont à penser :
l’une que est et que n’est pas ne pas être,
c’est le chemin de la persuasion, car il suit la vérité ;

Fgt. III
Un même  est en effet à la fois penser et être.

Fgt. VI
Voici ce qu’il est besoin de dire et penser : est en étant, car est être.
Mais rien n’est pas : c’est ainsi que je te pousse à t’epxrimer, …

Bollack  (Verdier)
Fgt. II
Bon ! Je vais te dire – toi, ne lâche pas le récit que tu auras entendu –
quels sont les chemins de recherche qui seuls se laissent penser.
L’un que « est » et qu’il n’y a pas moyen qu’il ne soit pas.
C’est la route de Persuasion, car Vérité suit ;

Fgt. III
Car le ceci, ceci même, est à la fois penser et être.

Fgt. VI
Ce qui est utile, c’est de dire que ceci est étant et de penser ainsi ceci ; car il y a moyen qu’il soit ;
pour le rien, il n’y a pas moyen qu’il soit ; ces choses en tout cas je t’enjoins, moi , de te les expliquer à toi-même.

Dumont et alii (Folio/Gallimard)
Fgt. II
Viens, je vais t’indiquer – retiens bien les paroles
Que je vais prononcer – quelles sont donc les seules
Et concevables voies s’offrant à la recherche.
La première, à savoir qu’il est et qu’il ne peut
Non être, c’est la voie de la persuasion,
Chemin digne de foi qui suit la vérité ;

Fgt. III
Car même chose sont et le penser et l’être.

Fgt. VI
Ce qui peut être dit et pensé se doit d’être :
Car l’être est en effet, mais le néant n’est pas.
A cela, je t’en prie réfléchis fortement , …

Kirk/Raven/Schofield (version française, Cerf)
Fgt. II
Viens maintenant et je te dirai (et tu dois emporter mes paroles avec toi lorsque tu les auras entendues) quelles sont les seules voies de la recherche auxquelles il faut penser. La première, celle du [il] est, celui pour qui il est impossible de ne pas être, est la voie de la Persuasion (car elle sert la Vérité).

Fgt. III (seulement mentionné dans une note 7 p.265)

Fgt . VI
Ce qui peut être dit et pensé, doit nécessairement être ; car cela est pour être, mais ce qui n’est rien, n’est pas. Je te prie d’y réfléchir …

Collobert (L’être de Parménide ou le refus du temps, Kimé)
Fgt. II
Eh bien ! je dirai – et toi écoutant, accueille ma parole –
quels sont les seuls chemins de recherche pour penser :
d’une part, l’un que ‘est’ et que ne pas être n’est pas est
chemin de persuasion car il accompagne la vérité

Fgt. III
car le même est  penser et être

Fgt. VI   
Il faut dire et penser <de> <l’>étant, être, car être
est et rien n’est pas. Je t’ordonne de dire cela.Je viens de retrouver le titre de l'article de Lafrance "Le sujet du poème de Parménide : l'être ou l'univers", Elenchos, 20, p.265-308.

Je n'ai malheureusement sous les yeux qu'un très bref article qui doit en reprendre les conclusions sans donner de traduction, "Parménide : métaphysicien ou physicien?"  in La métaphysique., son histoire, sa critique, ses enjeux, éd. par L. Langlois et J.-M. Narbonne, Vrin/PUL, 2000.

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Parménide, fragments de fragments

Je fais peut-être erreur mais l'étude d'Aubenque ne semble plus dispo en édition de nos jours. Contrairement à celle de M.Conche chez PUF, celle de B.Cassin au Seuil, et de N-L. Cordero chez Ousia. Je viens de lire un article de Cordero, limpide et précis. J'irai voir du côté de B.Cassin.
Vous savez à quoi me font penser toutes ces trad.? A cette émission de radio, "la tribune des critiques de disques" de F.Hudry. On y a le loisir d'écouter tour à tour différentes versions d'une même oeuvre musicale, entrecoupées de critiques de musicologues et de musiciens  wink

( On peut être trentenaire et aimer la musique classique aussi!)