Bonjour Titou,
En complément de Marguerite, je t'invite à réfléchir à quelques aspects complémentaires.
D'abord au XVIIe siècle, époque probable où (re)apparaît cette devise, quel est le statut de la comédie ?
Se rattachant aux fabliaux du moyen-âge, à la farce, elle est considérée comme un genre mineur. Le succès de la commedia dell'arte et de ses lazzi a ancré dans l'esprit du public qu'elle est un divertissement populaire sur des thèmes stéréotypés.
Tout se passe donc comme si les auteurs comiques, voulant trouver une place au soleil, cherchaient à justifier leur art en trouvant de nouvelles voies, en particulier en recourant à une utilité sociale.
De fait, la comédie se distingue du genre tragique noble par l'emploi de personnages communs et d'une fin heureuse. La trame privilégiée est celle des amours contrariées... A partir de cette approche historique, peux-tu définir les Caprices de Marianne comme une comédie ? Tu vas sans doute déboucher sur celle du drame romantique (qui mêle les genres grotesque et tragique). De même le Barbier de Séville doit quelque traits au drame bourgeois du XVIIIe siècle...
Pour te remettre dans le climat littéraire de l'époque, je te joins la fin de la 1re partie de Psyché, où La Fontaine nous rapporte les propos de deux des quatre amis, qui ont engagé un débat sur les mérites respectifs de la comédie et de la tragédie.
Ariste affirme que "la comédie touche moins les esprits que la tragédie", Gélaste finit par répondre : "comme la tragédie ne nous représente que des aventures extraordinaires et qui, vraisemblablement, ne nous arriveront jamais, nous n'y prenons point de part et nous sommes froids, à moins que l'ouvrage ne soit excellent... La comédie, n'employant que des aventures ordinaires, et qui peuvent nous arriver, nous touche toujours, plus ou moins, selon son degré de perfection."
À l'époque de La Fontaine et de Molière, le siècle classique, les genres théâtraux sont bien codifiés.
Qu'est-ce que la «reprise des mœurs» ? La Fontaine fait justement allusion à la devise classique de la comédie "castigat ridendo mores", ce qui peut se traduire par elle châtie les mœurs en faisant rire, en les rendant ridicules. Bien entendu la tragédie ne fait pas rire mais elle a toutes les capacités pour dénoncer les dérives morales : Racine a peint les ravages de la passion. Finalement le projet reste le même, ce sont les moyens qui diffèrent : pour la comédie il s'agit d'instruire en plaisant; pour la tragédie, d'émouvoir le spectateur en excitant « la terreur et la pitié ». La Fontaine fait allusion aussi implicitement à un genre réputé difficile par opposition à un genre plus facile.
Molière a choisi une voie qu'il va magnifier par son art de dramaturge en assimilant et en intégrant plusieurs traditions, mais surtout en donnant à des situations convenues une autre épaisseur humaine.
Il va ainsi passer de la moquerie d'un hurluberlu (je peux rire d'un individu qui en aucun cas ne saurait être moi) à la satire d'un type social à la fois contemporain et universel (il devient alors plus difficile d'échapper à l'identification avec ce type qui peut être ma propre personne ou un de mes proches). Les réactions et les cabales montrent combien Molière avait visé juste en passant de l'Avare ou de l'Ecole des femmes à Tartuffe ou Dom Juan...
C'est que Molière est passé insensiblement d'un statut d'auteur comique à celui de moraliste : Un vice n'est jamais innocent, le ridiculiser peut conduire à une prise de conscience salvatrice. Son art rejoint celui de La Bruyère par des procédés différents : Tartuffe et Onuphre sont comme frères.
Ton sujet t'invite donc à vérifier si le comique n'est jamais gratuit, s'il a toujours une visée morale, s'il veut être plus qu'un simple divertissement facile pour atteindre la critique des travers psychologiques : l'avarice, l'entêtement, l'orgueil… et des comportements sociaux : préciosité, hypocrisie, refus de la loi… Le comique devient alors grinçant. Le ridicule sert à la prise de conscience et cherche à désolidariser le public de "vices" à la mode…
Mais après Molière, la comédie va parfois réintégrer des larmes avec le drame bourgeois, puis le drame romantique. Au XIXe siècle, elle épuisera, avec le vaudeville, le triangle femme, époux et amant, avant de s'engager parfois au XXe siècle dans les voies surprenantes de l'absurde... S'agit-il encore de comédie ? Il existe donc une tradition constante de la comédie qui tourne autour de la stratégie amoureuse et des échappées en des voies novatrices...
Aujourd'hui encore le cinéma utilise le genre comique pour provoquer la prise de conscience de nos contemporains devant des situations inacceptables. Si tu as vu un film comme « La vie est belle » demande-toi pourquoi le rire (même jaune) peut être plus efficace qu'une dénonciation immédiate et indignée... Pense au Dictateur, aux Temps modernes de Chaplin, au Docteur Folamour de Kubrick...