L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé

Bonjour !
Voilà, je suis étudiante en L2 d'anglais à l'université et je dois bientôt rendre une dissertation sur la réécriture, (pour un cours de littérature comparé qui n'est donc pas l'une de mes matières principales), mais je ne suis pas sûre d'avoir cerné la problématique avec précision. En effet, le sujet contient une citation d'un critique contemporain que j'ai du mal à comprendre.
Voici le sujet, ainsi que mon travail préparatoire :

Un critique contemporain a dit : «  L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé. Elle n'est pas en accord avec elle-même, avec son auteur, avec son temps, elle est l'ombre portée des œuvres qui autrefois brillaient dans cet accord. Si neuve soit-elle, elle est un souvenir. Elle fait signe vers le révolu. »
Dans quelle mesure cette affirmation éclaire-t-elle les rapports qu'entretiennent les pièces de Ionesco et de Heiner Müller avec le Macbeth de Shakespeare ?

Après analyse du sujet, j'ai reformulé la problèmatique ainsi :
Dans quelle mesure la réécriture reste-t-elle liée à son hypotexte? Et quels rapports entretient-elle avec l'époque actuelle?

Malgré mes incertitudes, j'ai aussi constitué une partie de mon plan et ajouté Ubu Roi d'Alfred Jarry, ainsi que Cahoot's Macbeth de Tom Stoppard comme référence pour les exemples que je developperais. J'ai réussi à constituer seulement une partie de mon plan. J'ai beaucoup d'autres idées mais j'ai encore du mal à les ordonner :

1) Universalité des termes abordés par Shakespeare : considéré anti-classique au 18e siècle en France, mais universalité des thèmes abordés

2)Actualisation, remise au goût du jour : langage, procédés, images, symboles utilisées sont différents, exagérations ou suppression de certains élément (ex: pédagogie de l''effroi cher Müller/ parodie sérieuse chez Ionesco + langage vide d'expression), changement de registre aussi (parodie sérieuse/ éloignement de la tragédie cher  Müller)
Perpétuer les grandes œuvres ( pour qu'on ne les oublie pas) et les rendre accessibles par l'actualisation du texte, car un peuple s'éduque continuellement

3) La question du mythe littéraire : les grandes oeuvres évoluent car les hommes eux-mêmes, évoluent grâce aux mythe.

4) Les grandes oeuvres étaient elles-mêmes, déjà inspirées d'autres écrits (rapport de la réécriture avec son hypotexte : similitudes) : Shakespeare s'inspire des Chroniques d'Écosse par Holinshed, et lui-même déjà en fait une réécriture, et prend des libertés. Noircis Macbeth, blanchit Banquo pour des questions "culturelles" (contexte historique). De plus la réécriture était pratiquée dès l'époque Romaine et beacoûp de "grandes oeuvres" étaient donc elles-mêmes des réécritures ce qui remet en question la citation du sujet (cela signifierais que les grandes oeuvres inspirées d'autres textes seraient elles aussi "l'ombre portée des oeuvres qui autrefois brillaient", si on se place du point de vue de ce critique)
Je pensais faire de cette idée une partie ou sous partie.

5)La question de la réécriture est considérée différement, en fonction de l'époque dans laquelle on se trouve, elle avait différentes fonctions : Renaissance correspondait à une redécouverte des œuvres de l'antiquité alors quand dans les années 70, elle se rapportait principalement à la question de la création = tout a-t-il été dit? Il s'agissait dès lors de faire du neuf avec du vieux

6)Adaptation et réécriture sont donc deux formes d’écritures qui permettent l’exploration et l’expérimentation de nouvelles techniques Par ex : Le théâtre de Jarry était considéré avant-gardiste car il annonçait certains courants littéraire qui allaient bientôt émerger.


Voici la seule partie que j'ai pour le moment :
III- La réécriture n'est pas un simple hommage ou un souvenir, elle s'apparente à une interprétation de l'auteur qui s'interroge sur les textes qu'il fréquente par rapport à sa propre  époque.

a) La modification de l'hypotexte illustre la reflexion que porte l'auteur sur des problèmes contemporains :
-supprime ce qui n'est plus nécessaire (signifie qu'il y a eu évolution)
-rajoute des dimensions qui n'existaient pas dans le passé (apparition de nouvelles préocupations)
-conserve les aspects qui sont restés problèmatiques (qui ont donc peu ou pas évolués)

b) ... ce qui témoigne d'une volonté de l'auteur de provoquer un changement de mentalités dans son époque : permet au lecteur de réfléchir sur le monde dans lequel il évolue ( alors que l'oeuvre ancienne s'inscrit dans propre contexte ).

c)Les réécritures ne sont donc pas uniquement tournées vers le passé et peuvent être considérées comme des transitions intertemporelles entre les sociétés (entre notre passé/présent/futur) et nous donne une idée de leur évolution
(Par ex : Le théâtre de Jarry était considéré avant-gardiste car il annonçait certains courants littéraire qui allaient bientôt émerger. A travers elles, on peut se rendre compte de l'évolution de nos sociétés à travers l'histoire : intro dimension sociale chez Müller)


Pouvez-vous me donner votre avis sur la problèmatique et la citation de l'énoncé surtout? Ensuite, que pensez vous de ma partie et des idées que j'avance?


Merci beaucoup pour votre aide et n'hésitez pas à me demander des précisions si quelque chose ne vous semble pas clair  big_smile

Laura.

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L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé

Bonjour Laura,

Sans entrer dans le détail de ta production, il me semble que tu es passée à côté d'éléments importants.

«  L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé. Elle n'est pas en accord avec elle-même, avec son auteur, avec son temps, elle est l'ombre portée des œuvres qui autrefois brillaient dans cet accord. Si neuve soit-elle, elle est un souvenir. Elle fait signe vers le révolu. »

Le sujet évoque la désillusion. L'œuvre du passé qui sert de référence est perçue comme une perfection inaccessible. Cette incapacité à réinventer le secret et la force des oeuvres "classiques" conduit peut-être à la dérision. L'auteur impuissant casse son sujet. Les oeuvres modernes sont en rupture alors que les oeuvres du passé étaient en accord. Une piste à explorer comme explication : la perte du sens du sacré...

Macbeth de Shakespeare assumait dans sa modernité d'alors tout l'héritage médiéval, le monde considéré comme un tout dont les parties, de la nature à Dieu en passant par l'homme, étaient en étroites correspondances, un lieu symbolique où s'affrontaient le Bien et le Mal, la réalité et l'illusion, l'humanité et le surnaturel...

L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé

Bonjour Jean-Luc,

Tout d'abord merci beaucoup pour votre réponse !
J'aurais encore quelques questions :

1) Donc si je comprends bien, il faut aussi que je parle de la désacralisation de l'oeuvre d'art par la réécriture? Je comprends ce que cela signifie dans les grandes lignes, mais par rapport à la réécriture, je ne vois pas bien par quoi cela se traduit. Car pour moi, lorsque je lis Ionesco par exemple, je trouve sa réécriture assez ingénieuse ( elle ne me smble pas dérisoire ) et elle pourrait très bien dans quelques années être considérées elle aussi comme une grande oeuvre, enfin selon moi. En fait je crois que le problème sur ce point est que je ne partage pas la vision que ce critique a des oeuvres modernes hmm Je vais devoir faire un effort là-dessus.

2) "L'auteur impuissant casse son sujet. Les oeuvres modernes sont en rupture alors que les oeuvres du passé étaient en accord"
J'ai du mal à comprendre ces deux phrases : que veut-on dire par elles sont en rupture/ accord? En fait, je me demande par rapport à quoi, car dans la citation le critique dit "elle n'est pas en accord avec elle-même, avec son auteur, avec son temps". La seule chose que j'ai compris, c'est la rupture avec son temps (je montre dans la seule partie que j'ai constituée que malgré son lien avec le passé, la réécriture n'est justement pas tournée vers le révolu).
Est-ce correct? Que signifie les deux autres notions (avec elle-même/ avec son temps)?

3) Par contre, en ce qui concerne la vision du monde de Shakespeare je pense avoir compris de quoi il s'agit : est-ce bien de la relation macrocosme/microcosme et des conséquences de l'un sur l'autre dont on parle? Et si oui dans quelle logique s'inscrit-elle par rapport au sujet, celle de l'harmonie ou de la nostalgie? En fait, j'ai juste du mal à lier cette idée à la problèmatique et à l'inscrire dans une logique de comparaison avec les réécriture de Ionesco et Müller.

Pourriez-vous m'aider sur ces quelques points?

Grand merci,
Laura

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L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé

Bonsoir Laura,

La désacralisation est une piste parmi d'autres, mais il est certain que le matérialisme ambiant avec son corollaire du psychologisme a contribué au déclin de la tragédie. Le mythe, privé de ses racines religieuses, s'appauvrit dans les méandres de la psychanalyse... Les réécritures modernes, qui ne sont pas totalement aveugles, se rendent compte parfois que leur charge catharsique se réduit par épuisement de la veine magique. La réaction possible est celle du dépit de l'enfant qui casse son jouet, elle peut être également la dérision de la farce tragique comme chez Jarry... Chez Ionesco, cette dérision s'exprime en particulier dans la méfiance à l'égard du langage (dont une des fonctions, par le passé, était l'accès à la sphère magique par l'incantation, une fonction éminemment poétique que l'on rencontre dans l'épopée...)

Les notions de rupture et d'accord se comprennent dans les références culturelles, dans le partage d'un consensus herméneutique à un moment donné. J'ai pris Macbeth de Shakespeare comme exemple. Les liens entre macrocosme et microcosme étaient partagés par tous les contemporains. L'univers était vécu comme une structure pyramidale avec Dieu au sommet. Tout était dans l'harmonie jusqu'au moment où Macbeth (nouvel Adam manipulé par sa femme, ou nouveau Caïn) perturbait l'ordre cosmique... La modernité a fait éclater le cadre de la signification symbolique par la multiplicité des idéologies... L'oeuvre moderne est donc en rupture à plus d'un titre avec sa signification originelle archétypale.

J'espère être clair et ne pas trop te perturber par ces ouvertures.

Pour me résumer, je crois que le Macbeth de Shakespeare est reçu en son temps comme une oeuvre issue de la veine mythique barbare réinterprétée par une pensée judéo-chrétienne. La grille d'analyse est claire et commune à tous les contemporains. La pièce garde sa puissance magique légendaire en même temps qu'elle s'épanouit dans une révélation surnaturelle. Sans cet arrière-plan d'irrationalité, elle perd sa puissance émotionnelle, sa vertu purgative.

L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé

Bonjour,

J'ai essayé de reformuler ma problèmatique, pour qu'elle prenne en compte les aspects que vous m'aviez suggérer, pouvez-vous me dire ce que vous en pensez?

Dans quelle mesure la réécriture reste-t-elle liée à son hypotexte? Quels rapports entretient-elle avec l'époque actuelle? Est-elle capable de s'élever au niveau d'excellence de son modèle?

Avant de construire, mon plan, si la problèmatique convient bien sûr, j'aimerais beaucoup que clarifiez certaines de vos propositions :

1)  "Les réécritures modernes, qui ne sont pas totalement aveugles, se rendent compte parfois que leur charge catharsique se réduit par épuisement de la veine magique."
Est-ce que cela signifie que l'impact sur l'audience se trouve réduite parce qu'aujourd'hui nous ne prenons plus la "magie" au sérieux?

2)"La modernité a fait éclater le cadre de la signification symbolique par la multiplicité des idéologies" :
Entend-t-on "idéologies" au sens propre?
Cela signifie-t-il que l'oeuvre réécrite présente une nouvelle vision du monde, et ici, de la politique en particulier?

3)"Sans cet arrière-plan d'irrationalité, elle perd sa puissance émotionnelle, sa vertu purgative."
Je n'ai pas compris ce point.

Bonne soirée,
Laura

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L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé

Bonjour,

Ta problématique n'est pas assez resserrée. Elle devrait porter sur les termes de filiation et de rupture.

Il faut prendre le terme de magie au pied de la lettre. Il est très prégnant dans Macbeth avec cette rencontre des sorcières sur la lande, avec tout le trouble qui en découle...

Les idéologies sont en effet philosophiques, voire politiques. Elles sont souvent marquées au sceau du positivisme.

N'oublie pas qu'à l'époque de Shakespeare, il y a des procès en sorcellerie. Évoquer le diable sur scène n'est pas une figure de style à la sortie du Moyen-Âge.

L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé

Bonsoir,

Pour ce qui est de la problèmatique, je réfléchirais à sa formulation. En attendant, que pensez-vous de ce nouveau plan :
Problèmatique : Quelle rapport entretien la réécriture avec son modèle? Dans quelle mesure les rapports de filiation et de rupture déterminent-ils les relations entre ces textes? Quelles en sont les conséquences?


I- Des réécritures en rupture avec l'idéologie du 17e siècle

1.Idéologie politique
2.Idéologie philosophique : l'homme (métaphysique)
3.Idéologie du monde : mise en crise d'une conception du monde (cosmologie)

= but est de présenter une nouvelle vision du monde qui doit choquer pour faire naître des prises de conscience, et qui pour cela nécessite une révolution dans le monde du théâtre


II- Donc aussi en rupture avec le genre de la tragédie classique : théâtre avant-gardiste qui se traduit par une série de refus et désacralise le modèle

1.Intérêt de la forme par rapport au fond : fonction métathéâtrale, le langage qui traduit, remise en cause des règles de vraisemblance

Refus de l'idée de message : l'absence de message peut aussi être un message, le théâtre n'a pour but que le théâtre
Refus du réalisme au théâtre : mirroir déformant de la société actuelle
Refus du psychologisme, de la causalité : personnages

2.Trahison par l'expérience de nouveaux procédés scéniques :
La didascalie, normalement les didascalie ne se lisent pas, beaucoup chez Ionesco (classique = le théâtre est l'art de représenter et la narration n'y à pas sa place, pureté de l'action le moins de didascalie possible)
La pédagogie de l'effroi chez Muller // bienséance
Par les dénouements : pas de retour à l'ordre

3.Désacralisation de l'oeuvre et effet sur le spectateur
Une fatalité simplement humaine : absence de toute dimension surnaturelle ou religieuse, renversement de situation.
Différence au niveau du langage : la poésie est un genre sacré, perte de l'écriture versifiée, instruire en plaisant// instruire en dérangeant
L'universalité des thèmes abordés qui sont repris dans une optique plus contextuelle

Mais je ne sais toujours pas sur quoi rebondir en 3e partie. Je pensais montrer que ces oeuvres rentrent tout de même dans la continuité de l'oeuvre Shakespearienne
-car lui aussi voulait mettait en crise un système de pensée, une conception du monde = questionnement)
-car reprise de certains procédés utilisés par Shakespeare et considérés comme efficaces par les auteurs contemporains (le symbolisme Jarry)
-...

Si vous avez d'autres conseils à me donner, ils seront les bienvenus.

Merci encore,
Laura

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L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé

Bonjour Laura,

Cette réflexion a de la tenue.
Je ne reprendrais pas Shakespeare comme un auteur du XVIIe siècle, l'essentiel de sa production appartenant à la fin du siècle précédent.
Il est toujours dangereux d'établir un plan avant la problématique puisque le développement est censé répondre à la question limitative.
Pour la 3e partie, tu pourrais étudier la plasticité des œuvres shakespeariennes qui se prêtent bien à des interprétations nouvelles, voire iconoclastes. Pense à l'adaptation d'Orson Welles qui a pu être adoptée par la communauté noire comme expression de son propre patrimoine...

L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé

Je ne vois pas d'équivalent littéraire, mais il me semble que le cas de Corot illustre un aspect de la question particulièrement voyant qui pourrait, peut-être être discuté dans votre troisième partie: pourquoi, les choses sont-elles moins nettes en matière littéraire ?
Corot a 28 ans quand il part en Italie. Décidé à faire du paysage à la manière de Poussin, mais ayant tout de même vu des tableaux de Constable, il va préparer par morceaux les éléments qui seront incorporés dans un futur tableau en peignant à l'extérieur de vues prises sur le vif.
Mais les tableaux qu'il réalise ensuite en atelier, en assemblant ces éléments, sont peu appréciés tandis que les vues prises sur le vif le sont de plus en plus, et le mouvement qui le porte vers la saisie directe de l'impression, sans le savoir et sans le vouloir, le rend célèbre et propulse la peinture du paysage vers l'impressionnisme d'un mouvement si irrésistible qu'on dit qu'il a peint 3000 tableaux dont 10000 ont été vendus aux Etats-Unis.
Le sujet et le genre deviennent des coquilles vides.

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L'œuvre d'art, à l'époque moderne, semble entretenir un rapport foncièrement nostalgique avec celle du passé

Merci beaucoup pour vos réponses ! J'ai terminé de la rédiger donc nous verrons bien !