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Plaire dans la tradition classique

J'insiste.... 

Plaire dans la tradition classique

Jérémy a écrit :

J'insiste....

Je veux bien essayer d'y répondre en détails demain soir, toute question sur le XVIIe siècle piquant ma curiosité...  tongue
Mais comme l'a déjà dit Jean-Luc Picard, le public au XVIIe siècle était suffisamment limité et homogène pour que la comparaison avec les auteurs de Best-seller d'aujourd'hui n'ait pas vraiment lieu d'être. Ces derniers s'adressent au public le plus large possible et surtout à un public relativement populaire. Si l'on exclut certains jeunes -ou moins jeunes- auteurs prometteurs acclamés par la critique et le public, les Marc Lévy et compagnie tout comme les mémoires d'untel ne sont là que pour faire du chiffre. L'écriture devient une source de profit et un travail aussi productif matériellement qu'un autre. Or, au XVIIe siècle écrire était avant tout affaire de plaisir esthétique et mondain, une application plus ou moins fidèle de préceptes théoriques, et les auteurs de l'époque ne se prétendaient pas écrivain de profession (le travail étant une activité basse pour les nobles notamment). En témoignent d'ailleurs les nombreuses oeuvres anonymes (surtout en ce qui concerne le roman, genre à la fois décrié par les doctes et admiré de plus en plus au fil du siècle) ou parues sous un pseudonyme (sorte de modestie pour les femmes intellectuelles de l'époque par exemple).
Le principe de plaisir que tu avances (tu ne cites que des auteurs ou théoriciens très reconnus aujourd'hui alors que d'illustres inconnus aujourd'hui ont contribué à forger cette doctrine très floue dite classique) ne va de pair qu'avec une théorie esthétique en constante évolution. Pour ne donner qu'un exemple général, on privilégie jusque dans les années 1660 environ le roman-fleuve héroïque puis on passe au roman court, voire à la nouvelle historique et galante. Ces inflexions correspondent à une théorisation qui s'adapte à des changements de mentalités dans le cercle très fermé de la Cour et des salons mondains (victoire des notions d'honnêteté et de galanterie après une civilisation encore quelque peu rustre). Plaire au public cache (à mon avis) le souci de s'adapter à ces changements de mentalités, non pas pour répondre lucrativement à un public (qui aimait par ailleurs beaucoup discuter et lire en petit comité les dites oeuvres) mais pour faire correspondre esthétique et éthique. Tu ne cites pas de phrases qui vont dans ce sens mais la caution morale (plus ou moins un prétexte certes) va souvent de pair avec le plaisir de la lecture. En quelque sorte un utile dulci mais qui, contrairement à nos Guillaume Musso, joint au souci de se plier aux attentes d'un public (l'urbanitas de Guez de Balzac) un style soigneusement travaillé. Aux productions fades d'aujourd'hui qui ne s'appuient d'ailleurs nullement sur une quelconque théorie esthétique (l'époque est révolue), le XVIIe siècle était loin d'être aussi uniforme. Tu cites les chicaneurs (les remarqueurs et autres chasseurs d'équivoques comme Morvan de Bellegarde) mais le public appréciait encore beaucoup les farces, les histoires comiques et tout une veine grivoise que cette élite plus ou moins cultivée se plaisait par jeu à imiter. Je citerai des exemples plus tard. Il y avait donc une esthétique et des attentes en perpétuelle mutation et un goût aussi, paradoxalement, du mauvais goût. Quelque chose qui, en définitive, remet plutôt en question le fameux "goût classique".
Je m'excuse si ça paraît un peu érudit ou pédant mais je pense que tes interrogations et tes remarques méritent d'être nuancées.
Sur ce, je cours prendre mon train. smile
Joyeuses fêtes ! 

question de style

Plaire dans la tradition classique

Très belle intervention, Polo, et loin d'être pédante, mais au contraire documentée wink

Je veux juste insister sur un point que tu abordes et qui me paraît essentiel, c'est la différence entre la pratique littéraire et la conception dogmatique de la littérature. Comme tu le dis, les canons voulaient que le roman soit l'un des genres les plus bas dans l'échelle des "belles-lettres", et pourtant (comme tu le dis!) le roman est un genre qui connaît un essor remarquable au XVIIe s. sous l'influence des salons précieux. Que ce soit L'Astrée ou les Lettres portugaises, la montée en puissance du roman (sous diverses formes) au siècle classique est incontestable. Mme de Scudéry représente parfaitement le rôle des salons dans le développement de la littérature, et les "samedis de Mlle Scudéry" sont un rendez-vous incontournable pour les lettrés. D'ailleurs, des auteurs comme Molière ou Racine se moqueront de ce style précieux.
Grande question aussi que pose la présence de Molière à la cour. Car cet auteur de comédies ne devrait pas avoir sa place au milieu des auteurs graves et dogmatiques. Mais cela montre bien qu'à travers la figure royale la société aristocratique du XVIIe est aussi une société du divertissement à travers des genres abhorrés par les tenants du bastion classique.
Enfin, comme tu le signales aussi, la généricité qui à la base est la condition sine qua non des belles-lettres est remise en cause par la pratique même. L'épopée, genre sublime par excellence, est peu pratiquée au XVIIe ou alors mal pratiquée. La querelle du Cid est l'exemple parfait des distorsions entre théorie et pratique. D'Aubignac, qui se pose comme théoricien important, ne connaît que des échecs avec ses tragédies (la seule représentée est un four remarquable).

Ce ne sont que quelques remarques en passant, mais si ça peut aider...

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Merci grandement. Je suis comblé !  wink J'en réclame davantage pour les intéressés ! Merci merci merci !

En fait, si j'ai bien compris, c'est que l'envie de plaire répondait toujours à une exigence théorique.

Mais que dire de Molière ?

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Jérémy a écrit :

En fait, si j'ai bien compris, c'est que l'envie de plaire répondait toujours à une exigence théorique.

Mais que dire de Molière ?

L'envie de plaire devait être combinée avec une exigence théorique, oui. C'est d'ailleurs ce que dit Hugo dans la préface de Cromwell quant aux génies classiques : ils ont réussi à s'accommoder des règles pour ensuite faire parler leur génie. Plaire au XVIIe s. est une fonction très importante mais elle ne peut se réaliser sans un respect des canons existants, que ce soient des canons théoriques ou pratiques. La dramaturgie tragique répond à un code édifié au moyen de la théorie classique qui se base sur Aristote mais aussi sur les trois unités créées par Castelvetro dans sa Poetica di Aristotele vulgarizzata (de tête en 1540 je crois - à vérifier). Au contraire, le roman précieux pastoral découle d'une pratique ancienne (antique et renaissante) mais les codes de la préciosité s'élaborent au fil des œuvres, et ne répond pas à une quelconque poétique théorisée.

Comme je le disais pour Molière, c'est un cas remarquable, car il a créé un genre décrié par les théoriciens : la comédie. Il a réussi à faire entrer à la cour la Grande Comédie, loin des farces habituelles. D'ailleurs, Tartuffe, écrite en vers, montre bien la volonté de donner à la comédie ses lettres de noblesse. Elle qui n'était qu'un divertissement devient un genre noble qui possède intrinsèquement la fonction de plaisir puisque le but de la comédie est de faire rire. Et là encore, Molière s'inspire d'une longue tradition pratique jamais théorisée, la comédie étant ignorée des théoriciens du fait de son absence dans la Poétique d'Aristote.

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Le génie de Molière aura donc été d'introduire la Comedia dell arte dans le théâtre français, en respectant ses codes, sa "couleur" ?
Il y a aussi de la farce dans son théâtre, n'est-ce pas ?

Il est vrai que la Comédie désignait aussi, il faut le dire, le théâtre en son ensemble ; amener le "rire" dans un siècle volontiers tourné vers la tragédie, voilà effectivement une audace.

Tout de même, j'accentue notre angle. Racine que je lis en ce moment n'hésitait pas à trouver de la légitimité dans la réception de son oeuvre ; ainsi, selon lui, une tragédie était réussie dès l'instant qu'elle provoquait la compassion et la terreur, bref : elle était réussie si des larmes naissaient chez le spectateur.

C'est très frappant mais je trouve qu'il y a là une sorte de préfiguration du drame romantique, à ceci près que ce dernier ne souhaite absolument pas respecté les codes de la dramaturgie classique pour préférer une hybridité de ton, de situations, etc.

Le roman pastoral s'est développé "de lui-même" peut-être, sans référence à des codes, peut-être parce qu'il intègre une esthétique baroque tout entière tournée sur le mode de l'exaltation du merveilleux, avec les couleurs que cela impose ; bref, le roman baroque se moque du vraisemblable. Il y a, là aussi il me semble, une préfiguration de l'esthétique romantique.

Alors ma question est multiple :

1) La tragédie classique, quand elle repose toute sa définition en fonction de la réaction de son spectateur, est-elle tragédie même si elle ne fait pas pleurer ? Peut-on définir un genre en fonction de la réaction qu'il provoque ? C'est une vraie question.
Je viens de lire la préface de Bérénice et Racine est formel : "La principale Règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première"

Mais que penser d'Aristote qui fait de la représentation ou du concept d'imitation de la nature la définition même de sa catharsis.

Plaire pour corriger, non ?

2)  En quoi ce pathos du tragique diffère-t-il du pathos romantique ? (mon élément de réponse serait qu'il y a une veine épique dans le tragique, absent du drame romantique : les personnages se battent, même s'ils sont possédés par un destin, etc).

3) Y a-t-il même dans le théâtre de Molière une "comédie gratuite", dans le sens où elle ne se préoccupe plus d'enseigner ? Placere, movere, Docere ?

Molière, ne peut-il être considéré comme un classique, dans le sens où toutes ses comédies et tout son théâtre a pour horizon le vraisemblable ?

Je vous souhaite en tout cas une très bonne année 2010 ! 

Plaire dans la tradition classique

Bonsoir,

Je lutte contre l'envie de dormir après un réveillon qui a duré toute la nuit pour apporter quelques précisions, certes très théoriques.

le roman est un genre qui connaît un essor remarquable au XVIIe s. sous l'influence des salons précieux.

Mais aussi de nouveaux formats plus réduits (in-octavo ou in-12°), de la naissance de maisons d'édition spécialisées dans le roman (celle de Claude Barbin) ou encore de l'apparition d'écrivains issus de la bourgeoisie qui osent s'engager dans la littérature (telle Madame de la Fayette).

les "samedis de Mlle Scudéry" sont un rendez-vous incontournable pour les lettrés.

Je dirais plutôt celui de la marquise de Rambouillet, très fréquenté et réunissant pour la première fois hommes et femmes dans une communauté parfois festive mais toujours composée de tout le beau monde de l'époque (Voiture, Balzac, Vaugelas et tant d'autres). Le salon de Madeleine de Scudéry (les "Samedis de Sapho") était beaucoup plus restreint à un petit groupe de privilégiés, à une société d'amis "tendres", pour reprendre le terme de Mlle de Scudéry.

Grande question aussi que pose la présence de Molière à la cour. Car cet auteur de comédies ne devrait pas avoir sa place au milieu des auteurs graves et dogmatiques. Mais cela montre bien qu'à travers la figure royale la société aristocratique du XVIIe est aussi une société du divertissement à travers des genres abhorrés par les tenants du bastion classique

Voir aussi la mode des fêtes galantes où le roi Louis XIV adorait danser (si la question intéresse quelqu'un, je conseille l'essai très abordable d'Alain Viala La France galante).
Voir aussi le cas très intéressant de Charles Sorel qui écrivit (certes anonymement) des histoires comiques (Francion) ou des romans burlesques (Le Berger extravagant) qui parodiaient (dans la 1ère moitié du XVIIe siècle !) les romans héroïques et pastoraux... et qui était en même temps un théoricien du roman comme en témoignent De la connaissance des bons livres ou La Bibliothèque française qui tentent d'établir une poétique du roman et de recenser les auteurs de l'époque. Personnage bien complexe, donc !
Je citerais aussi La Fontaine, académicien (!), qui produisait pourtant des contes bien licencieux où le plaisir esthétique prévalait sur la morale, sans tomber dans le grivois. Un véritable pied de nez à l'Académie et qui lui vaut d'être sommé de renier ses contes sur son lit de mort...!

Il est vrai que la Comédie désignait aussi, il faut le dire, le théâtre en son ensemble ; amener le "rire" dans un siècle volontiers tourné vers la tragédie, voilà effectivement une audace.

Il ne faut pas toujours voir le Grand Siècle comme un âge d'un extrême sérieux, toujours soucieux de mettre la tragédie sur un piédestal. smile
Que penser d'ailleurs des augustiniens (majoritairemement) qui condamnaient EN BLOC le théâtre (exemple de Pierre Nicole et son Traité de la comédie) ?

Le roman pastoral s'est développé "de lui-même" peut-être, sans référence à des codes, peut-être parce qu'il intègre une esthétique baroque tout entière tournée sur le mode de l'exaltation du merveilleux, avec les couleurs que cela impose ; bref, le roman baroque se moque du vraisemblable. Il y a, là aussi il me semble, une préfiguration de l'esthétique romantique.

Absolument pas. Le roman pastoral affirme des références antiques  (roman grec tardif, Théocrite) et sa filiation à l'Europe humaniste (Le Tasse puis D'Urfé qui est vraiment du tout début du XVIIe siècle) ! Il ne naît pas de rien et le principe de la vraisemblance est clairement affirmé par Georges de Scudéry dans sa préface d'Ibrahim (de mémoire, il parle de "pierre fondamentale de ce bâtiment <le roman>"). Et l'invraisemblable dans la théorie classique a vraiment très peu à voir avec ce que tu appelles le merveilleux (qui à l'époque renvoie plutôt à l'utilisation de sujets religieux ou aux références bibliques) : c'est plutôt l'inadéquation entre un monde (souvent antique) transposé et les moeurs contemporaines que l'on cherche à plaquer sur celui-ci. Boileau (son fameux "Caton galant et Brutus dameret") ou Guéret critiqueront violemment la Clélie pour cette invraisemblance qui frise l'anachronisme géographique et historique. Derrière les multiples histoires enchâssées qui bigarrent le texte, des codes d'écriture ou des motifs persistent. Je te conseille de lire cette préface pour t'en convaincre.

La tragédie classique, quand elle repose toute sa définition en fonction de la réaction de son spectateur, est-elle tragédie même si elle ne fait pas pleurer ?

Pourquoi nécessairement parler de réaction directement visualisable (les larmes) ? La compassion et la pitié que sont censées provoquer les tragédies sont des prétextes à un vrai plaisir esthétique, celui de la fiction tragique. C'est le sens originel aristotélicien et qu'avait parfaitement compris Corneille (lis ses Trois Discours). A propos de La Poétique, puisque tu l'avais demandé, je te conseille l'édition en Livre de Poche qui contient une introduction très intéressante sur la fortune de la catharsis dans le théâtre classique.
Je ne comprends vraiment pas les parallèles que tu peux faire avec le romantisme (que, j'avoue, je n'aime pas pour ses émotions trop affichées, médiatisées -je préfère la suggestion et la retenue classique). Peux-tu préciser ta pensée ?

Je viens de lire la préface de Bérénice et Racine est formel : "La principale Règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première"

Mais que penser d'Aristote qui fait de la représentation ou du concept d'imitation de la nature la définition même de sa catharsis.

Plaire pour corriger, non ?

On peut toucher...l'esprit aussi, et non pas simplement contenter le coeur. Je me méfierais des formules trop définitives, de ces bons mots souvent polémiques dans les préfaces.

2)  En quoi ce pathos du tragique diffère-t-il du pathos romantique ? (mon élément de réponse serait qu'il y a une veine épique dans le tragique, absent du drame romantique : les personnages se battent, même s'ils sont possédés par un destin, etc).

Je crois plutôt que c'est surtout le destin lui-même (la fatalité véritablement métaphysique) qui permet de différencier ces deux pathos. Cette fatalité contre laquelle on ne peut rien, dont on sait l'issue inéluctable, et qui n'est dictée par aucun principe rationnel humain parce Dieu, les dieux, toute transcendance en ont décidé ainsi.

Sur la question des larmes et des émotions, un numéro de Littératures classiques à paraître ce mois-ci sur "les émotions publiques et leur langage à l'âge classique" risque de répondre à certaines de tes questions. Je ne l'ai pas encore parcouru mais je pense que ce numéro apportera des perspectives très intéressantes et nuancées sur ce sujet !

Bonne année !

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Plaire dans la tradition classique

Merci pour toutes ces précisions et j'espère que le jour de l'an s'est bien passé  big_smile

Je ne comprends vraiment pas les parallèles que tu peux faire avec le romantisme (que, j'avoue, je n'aime pas pour ses émotions trop affichées, médiatisées -je préfère la suggestion et la retenue classique). Peux-tu préciser ta pensée ?

Je voulais faire une hypothèse de lecture car je m'interrogeais sur le glissement esthétique opéré par le drame romantique. Si on lit Hernani, par exemple, "cela se termine mal" ; bien entendu, on ne doit pas réduire la tragédie à la mort et au sang, Racine le disait bien dans sa préface de Bérénice.
Mais, dans cette recherche de "compassion et de terreur", force est de constater que le meurtre, le suicide, la mort même sont susceptibles de créer de telles émotions. Ce sont ces émotions-là que je retrouve dans le drame romantique, bizarrement. Ce sont ces "larmes" que je voulais approcher : sont-elles les mêmes ? big_smile

Ceci mis à part, je te rejoins sur cette exaltation émotionnelle qu'on trouve moins dans le théâtre classique tragique. Je n'aime pas vraiment cela. Tu as formulé un mot tout à fait intéressant "médiatisées". Si tu pouvais préciser, cela m'intrigue ! Qu'est ce que tu entends par "émotions médiatisées" ?

Pour revenir au sujet, nous sommes ainsi d'accord que plaire dans le théâtre classique, c'est répondre à une imitation créatrice où se mêle le plaisir du coeur et de l'esprit, ce qui pousse, souvent, à se référer à des codes (Anciens) qui évoluent au gré des représentations.

Je tiens à te remercier pour la correction nécessaire sur le roman pastoral.

Ainsi, je pénètre mieux le sens de la phrase de Dorante : "la grande règle de toutes les règles est de plaire" : on peut plaire autant par le coeur que par l'esprit, et je pensais que Molière s'arrêtait simplement au coeur.

Pascal voyait également le danger de la Comédie, mais parlait-il de Comédie dans son genre ou de théâtre en son ensemble (je pense que c'est la seconde position) ?

Merci, vraiment pour la richesse de votre regard smile

Plaire dans la tradition classique

Je voulais faire une hypothèse de lecture car je m'interrogeais sur le glissement esthétique opéré par le drame romantique. Si on lit Hernani, par exemple, "cela se termine mal" ; bien entendu, on ne doit pas réduire la tragédie à la mort et au sang, Racine le disait bien dans sa préface de Bérénice.
Mais, dans cette recherche de "compassion et de terreur", force est de constater que le meurtre, le suicide, la mort même sont susceptibles de créer de telles émotions. Ce sont ces émotions-là que je retrouve dans le drame romantique, bizarrement. Ce sont ces "larmes" que je voulais approcher : sont-elles les mêmes ?

Si l'on repart d'Aristote, c'est bien le destin tragique des héros qui amène la catharsis, l'adoucissement des passions, plutôt que leur purgation. Voir des personnages bons tomber dans le malheur provoque la pitié, et voir les machinations des mauvais personnages oeuvrer à ce dénouement tragique renforce la terreur que nous éprouvrons à la vue de ce "funeste spectacle" (l'expression est souvent utilisée au XVIIe siècle pour parler de la tragédie). La terreur est aussi terreur pour soi, terreur de tomber soi-même dans le même malheur. Le dénouement est forcément horrible (mort, parricide de tous genres, suicide) par définition. Et c'est la condition même des personnages, leur statut qui permettent de procurer ces émotions. Aristote le précise bien : si un personnage mauvais au départ connaissait le bonheur, on serait indignés, on ne pourrait compatir.
Les issues dans le théâtre tragique classique et les drames romantiques sont les mêmes mais les enjeux ne le sont pas (c'est ce que j'expliquais à propos du destin). Je trouve qu'il y a en quelque sorte "mort de la tragédie", pour parler avec Steiner, s'il n'y a plus cette dimension très métaphysique qui sous-tend la pièce, cette présence d'une transcendance qui conditionne l'avenir des personnages et les mène à l'inéluctable. Je ne connais pas aussi bien le drame romantique mais il me semble que la transcendance qu'on trouvait dans le théâtre classique est descendue à l'échelle humaine pour s'incarner, par exemple, dans des intérêts plus directement politiques (au sens large), dans un cadre historique et des conditions sociales beaucoup plus restreintes qui empêchent le(s) héros de s'accomplir ou contre lesquelles il cherche à s'affranchir.
Je pense donc qu'il faut vraiment s'attarder sur le statut des personnages, sur leur rapport avec leur entourage et sur le contexte idéologique et littéraire de l'époque, parce que sinon, on peut tout aussi bien ressentir de la terreur (très forte) et de la pitié en voyant des crimes violents commis directement sur scène dans le théâtre dit de la catastrophe d'un Howard Barker ou, plus parlant encore dans sa formulation, dans le théâtre "in yer face" de Sarah Kane...

Tu as formulé un mot tout à fait intéressant "médiatisées". Si tu pouvais préciser, cela m'intrigue ! Qu'est ce que tu entends par "émotions médiatisées" ?

Je songeais à une émotion qui se sent obligée de passer par le visuel, voire par le grandiloquent des exclamations. Toutes les grandes tirades lyriques, la sentimentalité qui déborde de l'esprit pour se déverser sur scène, sous les yeux des autres personnages et des spectateurs qui ne peuvent que constater le déchirement d'un être. Les larmes qu'on affiche sans retenue, le corps convulsé qui s'agenouille pour prier, supplier ou se tordre de douleur intérieure. Un déferlement d'émotions qui rejoint un peu le bouillonnement des couleurs et des passions que prônait ce théâtre. Des émotions qui nous forcent à compatir par leur immédiateté.

Pascal voyait également le danger de la Comédie, mais parlait-il de Comédie dans son genre ou de théâtre en son ensemble (je pense que c'est la seconde position) ?

Oui, du théâtre en son ensemble. On employait plus fréquemment le terme de comédie à l'époque. smile

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Plaire dans la tradition classique

Merci à toi, Polo. Vraiment. smile