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Littérature et mélancolie

Sur ce thème de la mélancolie, j'aimerais vous poser quelques questions :

Baudelaire, qui faisait la différence entre l'art et la vie, était-il mélancolique ?

Nerval, qui ne faisait pas la différence, l'était résolument et il a pour le moins mal fini (enfin, ce fut peut être un suicide sublime de mélancolie !).

Poe l'était-il ?

Je crois qu'il existe deux tristesses : la tristesse active, grecque, et la tristesse chrétienne, celle de Duhrer.


La tristesse active est celle que l'on pourrait retrouver dans la musique afro américaine ; la tristesse qui s'autocomplait dans les larmes et n'invite aucune transcendance autre qu'un marécage de biles et de larmes pourrait s'incarner dans Saez ou Mylène Farmer.

Votre avis sur tout ça ?

Littérature et mélancolie

Je crois que Baudelaire était mélancolique, oui. Chez lui, elle s'exprime à travers le "spleen", que l'on retrouve dans les Fleurs ou bien dans le Spleen de Paris, pour ne citer que des œuvres qui affichent clairement cet état d'âme. D'ailleurs, l'image omniprésente du voyage fait figure de pierre de touche de l'expression mélancolique.

Il est certain que Nerval était mélancolique. Alors bien sûr, sa cyclothymie schizophrénique n'a fait que renforcer le mal-être mélancolique, et il est difficile d'établir une frontière claire entre les deux. Dès son enfance, Nerval se crée une généalogie (qu'il développera plus tard) et rêve d'Allemagne. Chez lui, la mélancolie prend la forme de la chimère - il est d'ailleurs à remarquer que Baudelaire et Nerval ont attribué des noms autres que "mélancolie" à ce malaise. Sans trop m'étaler sur Nerval, il faut dire que lui aussi a multiplié les voyages (Allemagne, Autriche, Orient...); lors de son dernier internement, il émet à nouveau la volonté d'aller en Allemagne et de revoir l'Orient, car il se rend bien compte qu'il n'est nulle part à l'aise, qu'il n'a pas de racines (sorte de nouveau Chamisso), pas de réelle attache. Cela est pour la vie.
Pour reprendre ton expression, la tristesse nervalienne appelle la transcendance, que l'on retrouve dans les images mystiques et ésotériques - de ses poèmes notamment -, ainsi que dans son intérêt pour les "Illuminés". D'ailleurs, l'une des premières grandes crises hallucinatoires de Nerval lui fait voir, en plein Paris, la figure de Saturne.
Je voulais aussi dire que le suicide de Nerval n'est en rien une crise de folie. Certains commentateurs l'ont dit, notamment juste après sa pendaison, mais on sait aujourd'hui qu'il avait établi une liste d'œuvres à regrouper dans ses œuvres complètes quelques semaines avant son suicide. C.Bayle émet dans sa biographie l'hypothèse suivante : le suicide de Nerval, ne résultant pas d'une crise, serait dû à cette mélancolie doublée d'un épuisement certain résultant des mois de traitement ainsi que des manifestations de la maladie.

Je crois qu'il existe deux tristesses : la tristesse active, grecque, et la tristesse chrétienne, celle de Duhrer.

Qu'entends-tu par là?

Littérature et mélancolie

Pour la musique qui exalte le pathos, on pourrait choisir plus éloquent que Mylène Farmer. Je cite deux chansons chrétiennes, pour m'approcher de ton propos: "Hallelujah" de Jeff Buckley et la ballade de Bob Dylan "Knockin' on Heaven's door". Mais il y a justement transcendance, c'est là que je ne te suis pas, c'est un appel à quelque chose de beau, de grand et de bon. La tristesse contemplative, chrétienne (ceci en dépit du fait qu'on puisse être athée et néanmoins l'éprouver), ne peut pas ignorer toute transcendance, elle vit plutôt avec.

Quant à la musique afro-américaine, je voudrais que tu précises des artistes ou des titres de chanson, histoire de comparer. Parce qu'entre le funk de James Brown et la soul de Marvin Gaye il y a des écarts...

Je crois comprendre ce que tu veux mettre en évidence, mais on pourrait le somatiser: la musique afro est réputée pour son rythme, elle est corporelle - donc active au sens le plus immédiat du terme. La musique que tu qualifies de chrétienne ne fait pas bouger le corps.

Littérature et mélancolie

Alph a écrit :

"Hallelujah" de Jeff Buckley

Je tiens à rectifier. Etant un très grand fan de Leonard Cohen, c'est bien lui qui a écrit, composé et chanté "Hallelujah" sur son album Various Positions de 1984. Elle fut ensuite reprise et réécrite par Buckley avec l'accord de Cohen.

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Littérature et mélancolie

Eh bien pour corroborer ce que je voulais dire, je me fie à Gide qui n'hésite pas à faire une critique de la mélancolie dans "les nourritures terrestres" ou "les nouvelles nourritures" dont voici l'extrait :

"Notre littérature, et singulièrement la romantique, a louangé, cultivé, propagé la tristesse ; et non point cette tristesse active et résolue qui précipite l'homme aux actions les plus glorieuses ; mais une sorte d'état flasque de l'âme, qu'on appelait mélancolie, qui pâlissait avantageusement le front du poète et chargeait de nostalgie son regard. Il entrait là-dedans de la mode et de la complaisance. La joie paraissait vulgaire, signe d'une trop bonne et bête santé ; et le rire faisait grimacer le visage. La tristesse se réservait le privilège de la spiritualité, et, partant, de la profondeur. Pour moi, qui toujours préférai Bach et Mozart à Beethoven, je tiens pour impie le vers de Musset tant prôné :
« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux » et n'admets pas que l'homme sous les coups de l'adversité se laisse abattre. Oui, je sais qu'il entre là-dedans plus de résolution que d'abandon au naturel. Je sais que Prométhée souffre, enchaîné sur le Caucase, et que le Christ meurt crucifié, l'un et l'autre pour avoir aimé les hommes. Je sais que, seul parmi les demi-dieux, Hercule garde sur son front le souci d'avoir triomphé des monstres, des hydres, de toutes ces forces affreuses qui maintenaient l'humanité courbée. Je sais qu'il est bien des dragons à vaincre, encore et peut-être toujours. Mais il y a, dans le renoncement à la joie, de la faillite et comme une sorte d'abdication, de lâcheté. Que l'homme, jusqu'à aujourd'hui n'ait pu s'élever au bien-être, celui même qui permet le bonheur, qu'aux dépens des autres, qu'en installant sur eux, voilà ce que nous ne devons plus admettre. Je n'admets pas davantage que le grand nombre doive renoncer sur cette terre à ce bonheur qui naît naturellement de l'harmonie."

Il y a la tristesse active, grecque, c'est par exemple celle que l'on retrouve dans la musique afro-américaine - et il y a la tristesse auto-contemplative, presque morbide, sorte de suicide de l'âme qui font brûler les coeurs brisés des fanatiques de Mylène Farmer ou de Saez sans oublier Musset.


Voilà l'angle de Gide.

Voici le mien, modestement :

Cet appel à la tristesse que l'on ressent dans chacune des musiques de Farmer joue sur l'idée de se plaire malheureux, de se morfondre dans le vertige et la descente.
C'est la grande différence par rapport aux grands poètes que nous aimons ; Baudelaire voulait tirer la beauté du mal, mais il ne se contentait pas de cette donnée, il avait aussi des échappées et pas seulement hallucinogènes, il y avait Dieu aussi. Farmer "chante" dans un marécage de bile et de larmes ; Marvin Gaye chante sur un sol asséché (par les hommes, souvent) qu'il fertilise par sa voix qui dépasse le texte. C'est l'afro américain dans son champ de coton qui chante jusqu'à toucher le ciel avec la force de la métaphysique. Il ne prend pas son coton et pleure dedans en se lamentant sans arrêt. Non, il regarde le ciel et dépasse son champ de coton, ses chaînes, comme Isaac Hayes aussi.

Il aurait pu exprimer ses blessures dans ses textes mais il a transformé cela en donnée universelle et en appel non pas à une communion de tristesse mais une communion de chaleur, pacifiste, pour ne pas dire charnelle, sexuelle : ça donne What's going on et t'invite à te dépasser.

« Une part de moi habite la mélancolie, et une autre aime aussi le rire et la gaieté. Malheureusement, le monde prête plutôt à l’état mélancolique, où le bonheur émerge parfois. » (Farmer)

Il faut avouer que même dans ses musiques "gaies", le sourire reste toujours froid... Chacun sa nature, après tout ! Mais quand on fait de l'art, on s'efforce d'être un tantinet objectif, sans balancer son intimité ou de verser dans la fatalité : sous prétexte que le monde est mauvais, alors il faudrait se "contenter" de le décrire comme tel.

Pour vaincre le mal, il ne faut pas représenter les blessures (farmer), il faut représenter l'épine, à mon avis. Ceux qui représentent leurs blessures perdent un peu de leur âme, ils sont "vidés". Voilà pourquoi cette musique aveugle : elle t'empêche de voir le mal, l'épine, et ne t'invite pas à t'en soigner.

Et quand bien même il existerait une tristesse dans la musique afro, elle est toujours rythmée si on entend bien : elle invite à la transcendance, à dépasser tes blessures. Chose que ne fait jamais Farmer qui couine comme un caniche dans un cirque de rêves mélancoliques. C'est du romantisme noir et je l'ai trop bien étudié pour en voir les limites... Cela devient mécanique. Y a aucune échappée, tu t'enfermes, étouffes, comme dans un château fait de brume et de glace. C'est de la féérie froide qui te congèle et t'immobilise comme dans une toile d'araignée : ça t'endort, te rend indolent et... pire : il y en a qui en jouissent.

Ceci étant dit, je trouve qu'elle a fait de très belles musiques mélancoliques. Et je continue d'en écouter. Son meilleur est dans Anamorphosée, selon moi, où elle sort quelque peu de son image pour privilégier quelque chose de plus "charnel", chaud presque, combattif !, avec une voix moins éthérée, moins "aiguë" comme un appel de sirène ; elle a évolué : elle n'est plus désenchantée, mais "désabusée". La féérie est partie, on est un peu plus dans le réel.

Concernant son "image" de discrétion, je veux souligner quelque chose qui est fondamental je pense pour bien comprendre la VANITE de l'exposition de la mélancolie et du mal du monde. Dans les années 90, Boutonnat a mis en scène cette donnée-là, et elle est devenue une icône car elle représentait, malgré elle, toutes les aspirations des ados paumés ou des adultes romantico bohème à la Boutonnat. Elle était devenue une idole qui "comprenait nos souffrances" etc... On sombre alors dans le fanatisme et il s'est passé ce qui s'est passé : il y a eu un fan qui a tué un agent de sécurité parce qu'il voulait voir l'objet de ses désirs, Mylène ! A partir de là, elle a stoppé progressivement toute "ouverture" aux médias pour privilégier la discrétion. Le problème est que cette discrétion stimule davantage de désir... Et ça ne fait qu'accentuer le fanatisme, tournée cette fois dans le mysticisme qui veut que l'idole devienne "cachée". Mysticisme qui est une donnée fondamentale, je pense, dans le romantisme.

Ce que je veux dire là-dedans c'est qu'aucun artiste afro-américain dans la SOUL, absolument aucun à ma connaissance, n'est devenue une icône. Et tu sais pourquoi ? Parce que, ce qu'ils louaient, ce qu'ils chantaient, dépassaient toujours l'IMAGE : ils étaient, non pas dans la représentation du mal du monde, ils étaient dans le COMBAT contre ce mal : c'est aussi l'engagement contre les discriminations raciales, mais aussi contre l'environnement, etc... Mais, plus que tout : ils travaillaient tout, non pas pour se créer un personnage comme Boutonnat l'aurait voulu de Mylène, mais pour chanter la grâce, la foi (croire en Dieu ou pas, ils s'en foutaient : mais croire en soi, oui c'était fondamental), la chaleur de vivre ensemble ; ils n'avaient pas besoin d'un show derrière eux, leur voix suffisait ; ils n'avaient pas besoin de leur "image", leur chant suffisait - que devient Mylène sans toute la mise en scène artificielle derrière (bien que belle), sans tout son "personnage" ? A peine un cri longiligne. Elle dépend de son univers romantico-noir. Quel est l'univers de la SOUL ? L'univers...el. Pas besoin de show, la voix, la parole suffit. SOUL = AME.

L'excès de mise en scène, le stylisme, tue le style ; mais dans l'écrit, la littérature, c'est le style qui donne du corps au fond. Dire qu'un fond, dans la littérature, je dis bien dans la littérature, est pur est une vanité parce que n'importe quelle histoire est digne, en réalité. Elle parle de l'homme, elle mérite qu'on l'observe.
Dans la musique chantée, c'est la voix qui anime le texte et lui donne aussi de la chair. L'excès de mise en scène (show) dans la musique comble la pauvreté de la voix ou du texte. Le mérite de la musique chantée, c'est rendre du SENS par le SON. Or, la mise en scène qu'il y a derrière n'a rien à voir avec le son. Elle l'enrobe mais ne participe pas à donner un "son" sauf si une couleur peut effectivement incarner un son, et je pense que Farmer joue sur ça, sorte de synesthésie. Le problème est qu'elle dépend de son stylisme pour donner du sens à son son.
La Soul, c'est tout l'inverse : pas besoin de stylisation outrancière derrière la voix, le son suffit et, mieux : le son de la voix donne des couleurs. C'est la voix qui donne un univers et qui est maîtresse totale de ce qu'il y autour d'elle. Mylène, c'est le décor, les couleurs, qui sont travaillées uniquement pour enrober sa voix et l'accompagner.

Concernant la thématique, les afros, c'était et demeure pacifique. Ce n'était pas maladif. C'était et ça demeure une fièvre de résistance, dépasser son mal, dépasser sa chair, dépasser son image : c'est la MÉTAPHYSIQUE.

De l'autre côté, Mylène, c'est souffreteux, c'est de la fragilité. A titre de comparaison, on pourrait dire que la Soul, c'est Jackie Brown (Tarantino) et Mylène Farmer, c'est Edward de Burton. La première est consciente qu'elle peut se battre pour dépasser son mal, l'autre vit dans une sorte d'innocence béate, pour ne pas dire indolente, et reste sur son fatalisme quitte à pleurer sur son sort, dans son coin, attendant d'être consolé, câliné par une gentille petite fée (super copine !) ou sa maman ou... pire : son chéri ou sa chérie (car ils confondent souvent art et vie). La première veut sublimer le réel (quitte à toucher Dieu, ou la stabilité, ou la révélation sur elle-même) ; la seconde reste dans sa féérie morbide et ne veut absolument pas en sortir.

Pour résumer, Farmer, c'est la souffrance et le désenchantement (tourné en féérie) ; la soul c'est la passion (=souffrance exprimée dans la rage, le cri intérieur) et la joie : c'est une synthèse, une perfection. Marvin rend festif, dionysiaque la souffrance et la sublime ainsi. Il la dépasse quand Farmer s'y arrête. Elle expose une souffrance d'âme qu'elle met en scène avec le même ton. Elle ne sourit pas ou peu, elle n'explose pas ses larmes. C'est du romantisme noir centré sur le pathos (=émotion), les fans s'identifient rapidement à ses déchirements - la voix est déchirée et la musique accompagne et joue sur cette déchirure mussetienne.
Marvin, quand il chante une musique aussi "triste" que If I Should Die Tonight, il met de la FOUGUE dans sa tristesse, et derrière, c'est rythmé, syncopé, le corps remue, ça scintille ; c'est le frisson de la synthèse, la rencontre entre la tristesse et l'ardeur ; il dépasse ainsi sa souffrance, il transcende tout et invite au sexe, à la sueur, à la communion, à la rencontre avec soi-même ou Dieu. Farmer s'est fait violer et elle s'est peut-être nourrie de cette blessure pour l'exposer inconsciemment ; Marvin s'est fait tabasser par son propre père qui se déguisait en femme et le fouettait, mais il continue de remuer dans la joie, dans la musique, GRÂCE à la musique ; jamais dans l'auto-complaisance dans les larmes. Dans le "pire" des cas, ce sont des larmes de joie !

En définitive, je pense qu'il existe une tristesse grecque, dionysiaque ou apollinienne, qui invite à s'en soigner ; elle n'est pas un état mais une étape. Là-dessus je suis d'accord avec Alph.

Alors que la tristesse romantique (que je ne veux plus confondre avec la chrétienne) n'invite jamais au dépassement de soi et conduit au suicide de l'âme. C'est Raphaël de Valentin dans Balzac, etc.
Elle fait de l'individu une sorte de robot d'apparat qui reste sur son image, car l'intériorité est bouillante, marquée au fer rouge, déchirée et se voulant déchirante, cela donne le dandysme qui n'est rien de moins qu'une indifférence calculée qui dépend d'un tiers (celui d'être loin des hommes) mais aussi protection contre l'émotion car ils sont trop émotifs, en réalité.
Vanité de la tristesse romantique donc, que l'on pourrait résumer par la définition de Hugo : "la mélancolie, c'est le bonheur d'être triste" (Hugo)

La tristesse chrétienne, pascalienne ?, est de l'ordre de la passion pour ne pas dire de la foi et de la souffrance physique. Elle relève presque du masochisme physique ou mental. Pasolini, à mon sens, a le mieux compris l'idée que la tristesse chrétienne amenait aussi à un rapport charnel avec la réalité : son Christ dans l'évangile selon saint Matthieu est un Christ combattif, qui n'hésite pas à mettre la pagaille aux IDOLES devant les lieux de culte, qui n'hésite pas à scander, à crier même...
Toutefois, je me demande s'il y a une différence entre la tristesse chrétienne et la tristesse romantique... Il me semble que le romantique ne fait pas de différence entre l'art et le réel et que sa quête est une quête existentielle (d'où un ego appuyé). On est dans l'errance CONSTANTE et cela participe d'une déconstruction mise en scène. Cela donne Novalis, Nerval, Musset, tous les petits romantiques bohémiens, un peu de Hugo (surtout quand il pleure Léopoldine...) et Vigny est à la frontière entre la tristesse romantique et la tristesse chrétienne : dans Stello, le docteur Noir donne une ordonnance pour soigner de ce mal d'être, ce Blue Devils.
Alors que pour le chrétien, la foi et le réel ne fait qu'une seule et même chose et il s'agit d'une conquête existentielle, je pense. On est, non pas dans une descente, mais une élévation, on est dans une construction. Cela donne Huysmans.

Toutefois, je pense que la tristesse romantique a célébré la tristesse chrétienne, ou tout au moins : la tristesse romantique a participé à rendre éloquent la tristesse chrétienne, dans le sens où elle a prouvé que par son esthétique de la descente, elle touchait Dieu. Cela donne Chateaubriand ou même Nerval, d'ailleurs. L'esthétique de la descente, c'est l'idée qu'en touchant le diable (romantisme noir) ou la matière (nature), on prouve Dieu et il me semble que c'est là une des données du romantisme. Le romantisme est un soupçon de Dieu.

Concernant Baudelaire, je sais qu'il était volontiers "débauché" au tout début tout au moins, et qu'il a tourné son snobisme en dandysme. Il avait toutefois une exigence qui était de séparer l'art de la vie. C'était un romantique... discipliné dirons-nous. Son platonisme invitait à toucher Dieu, et il y avait des échappées : any where out of the world, etc... Le génie de Baudelaire aura été de conjuguer le romantisme et le christianisme (sans dogmes) puisqu'il a pu permettre de voir, par son esthétique de la modernité, de la pensée dans ces nouvelles constructions urbaines, dans la ville. Il a implanté du chateaubriand dans la ville.

Littérature et mélancolie

76man a écrit :
Alph a écrit :

"Hallelujah" de Jeff Buckley

Je tiens à rectifier. Etant un très grand fan de Leonard Cohen, c'est bien lui qui a écrit, composé et chanté "Hallelujah" sur son album Various Positions de 1984. Elle fut ensuite reprise et réécrite par Buckley avec l'accord de Cohen.

En fait, il s'était surtout inspiré de la version de John Cale, il trouvait celle de Cohen un peu kitsch.

Jérémy, j'ai lu l'intégralité de ton post, c'est très enrichissant. On pourrait tout simplement passer par Nietzsche pour arriver au même point. La référence à Dionysos laisse penser que tu as cheminé par là. Il y a sans doute une question de force vitale, cela a toujours été mon point de vue, mais rien n'explique, si on en reste là, pourquoi certains ont la force vitale et d'autres non. Et pourquoi certains la vénèrent, au point d'y être très sensibles lorsqu'ils écoutent de la musique, et d'autres la minimisent, jusqu'à paraître indifférents aux musiques gaies et festives. Ce n'est pas qu'une question de caractère, il faut interroger la nature des souffrances, car elles ne se ressemblent pas toutes.
Quand un obstacle concret se présente, la tristesse est active parce qu'on pense encore lever l'obstacle (à condition d'avoir confiance en sa valeur). Mais il faut deux choses: un obstacle au bonheur qui soit clairement identifiable - sinon on sombre dans le vague des passions - et quelque chose qui ressemble, sinon à de la foi, au moins à de la conviction. Dans ce cas, une fois l'obstacle levé, la perspective du bonheur s'ouvre à nouveau clairement dans la vie. Le bonheur n'est pas interdit, il est juste retardé. On reste sensible à la joie car la joie reste la note fondamentale de la vie, hélas inaudible pour un moment, voire toute une vie (mais la vie d'un individu n'est pas la totalité de l'univers créé par Dieu et la malchance personnelle ne signifie pas l'interdiction en soi du bonheur). La défaite commence quand la conviction s'érode ou reste impuissante devant une sorte d'interdit rédhibitoire.
Les afro-américains ont galéré, c'est vrai, mais cela a stimulé leur résistance, sans compter qu'ils se sont toujours appuyés sur des liens communautaires étroits et la certitude d'être dans le droit chemin. Vivre avec des gens qui partagent la même foi empêche bien des névroses d'inhibition.
Ce qu'il y a de paradoxal, c'est que ces névroses d'inhibition amènent des gens à faire quelque chose de contraire à l'inhibition: l'exhibitionnisme de la souffrance, la conversion en icône (l'ego a été blessé, alors il se montre blessé, pour dire de s'affirmer quand même - c'est une forme de combat, perdu sous le rapport du bonheur, mais gagné sous celui de l'orgueil). Je ne connais pas bien M.Farmer, mais peut-être qu'il y a quelque chose de comparable, et qu'elle stimule chez ses fans cette possibilité d'apothéose. Dans ce cas, ce qui pose problème, selon moi, n'est pas l'absence de volonté du fan, mais la nature impossible de sa souffrance. Si je souffre parce que je n'ai pas assez d'argent pour ma famille, je peux encore tenter quelque chose. Si je souffre parce que je n'accepte pas les conditions naturelles de la vie (le fait que la souffrance existe, même si je n'en suis pas personnellement atteint) alors c'est l'impasse. Je crois que les gens qui écoutent des musiques morbides - je citerais volontiers Joy Division ou the Cure en archétype, non dénués d'énergie vitale, bien que celle-ci soit tournée en agressivité - ne sont pas nécessairement des gens entravés dans le bonheur mais des personnes pour qui le bonheur est impossible en soi.

En dehors de cela, je ne comprends pas la différence entre ce qui est universel et ce qui ne l'est pas. En musique comme dans tout le reste d'ailleurs. Ce qui vient d'un être humain peut-il ne pas être universel, et ce qui est universel peut-il ne pas être vécu, ressenti, approuvé par un individu lambda comme étant universel? Autant j'aime les Four Tops, autant Marvin Gaye m'ennuie pas mal.

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Littérature et mélancolie

Bonjour Jeremy,

Je viens un peu tard dans cette discussion, mais quelques précisions me paraissent nécessaires.

Tout d’abord la mélancolie et la tristesse, bien que voisines, ne recouvrent pas exactement la même réalité. La mélancolie par son étymologie renvoie plutôt à des causes humorales ; la tristesse a des origines spirituelles ou morales.

Je trouve ensuite que la notion de « tristesse chrétienne » est inadéquate. En effet, le chrétien est appelé à la joie. La culture de la tristesse n’est pas chrétienne. Un adage précise d’ailleurs qu’un chrétien triste est un triste chrétien. La perspective du salut et le bonheur du monde nouveau perçu dans l’espérance justifient assez la joie chrétienne. La tristesse, ou plutôt ce que les moralistes chrétiens appellent l’acédie, est une maladie mortelle pour l’âme parce qu’elle peut conduire au désespoir et à l’inaction. Gide, dans ce texte, n’assimile pas formellement le renoncement à la joie à une attitude chrétienne, même si, ailleurs, il exprime un mal-être lié au rigorisme protestant de sa jeunesse.

S’il faut trouver des nuances par rapport à la tristesse romantique, il vaudrait mieux parler de sentiment de l’absurde ou de désespoir métaphysique. Baudelaire, qui était un romantique attardé, a sans doute beaucoup contribué à faire passer la pose romantique, reprise dans son dandysme, à la douloureuse insatisfaction du spleen. Son abattement est alors proche de la révolte et du blasphème… Baudelaire est toujours un hérétique, le débat sur la « religion travestie » du prince des poètes demanderait de trop longs développements. Afin de ne pas produire une réponse trop longue, j’arrêterai là mon propos.

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Littérature et mélancolie

Merci à vous.

J'ai toujours considéré que le christianisme ne devait pas se réclamer de la tristesse.

Il est vrai qu'il ne faut pas confondre la mélancolie et la tristesse.

Alors, oui, je veux bien admettre et je me félicite (l'orgueil de la vérité, je confesse !) quand je pense que le christianisme (et nous pourrions faire des nuances... avec le protestantisme effectivement) n'est pas religion de la tristesse comme Nietzsche l'a si mal interprété (à mon avis).

Mais que dire de Pascal ? Faut-il réduire ses pensées qui n'invitent pas à la joie (et au divertissement ?) à une pensée d'un jansénisme austère ?

Que dire de Chateaubriand qui erre dans sa forêt à l'appel d'une divinité qu'il sent au point d'en être ému et de ne pas aller au-delà de son émotion ?

L'acédie est effectivement considéré comme un des 7 péchés capitaux - enfin, on l'a remplacé par la paresse.

Mais il me semble que l'acédie est volontaire, conceptualisé chez les romantiques comme Baudelaire. C'est une pose, une protection contre le désir métaphysique (je me reporte aux sublimes thèses de René Girard qui compte selon moi comme le plus grand penseur du 20 e).
Ce retrait volontaire (exprimé dans le dandysme par exemple) amène comme vous l'avez très justement dit et je vous rejoins totalement dessus : amène au sentiment de l'absurde ou au désespoir métaphysique.

Misère de l'homme sans Dieu ou soupçon de Dieu.

Je compte relire quelques pensées pascaliennes sur ce mot de "mélancolie" et de "tristesse" pour bien comprendre ces notions particulières, dans le cadre de la pensée chrétienne.

Mais dans cette mélancolie, cette bile sournoise, je sens une origine résolument protestante et même pas juive, en réalité.

Je ne sens pas de mélancolie chez Barbey, ou même chez Villiers qui pourtant n'avait pas une vie si enthousiasmante, et encore moins chez Huysmans ou Bloys. Il y a une fougue, une férocité même.

Mais ce qui me paraît éloquent dans le romantisme est cette faculté d'illusion, l'idée que la vie réelle et l'art ne font qu'une seule et même chose. Mensonges ! Vanité même !

Alors, si nous sommes là, il n'y aurait pas de tristesse autre que la protestante ? Honnêtement, je pense que la tristesse est une étape existentielle "obligée" pour le chrétien.

La mélancolie, qui est l'arrêt de cette tristesse, elle, me paraît bien protestante.


Pour revenir à ce que tu disais Alph, quand je parle d'universalité, je parle de la voix détachée de son apparat de mise en scène. Il me semble que dans la musique chantée, la voix est le style ; en sorte, qu'une voix peut donner du sens au son, et animer un texte où des lieux communs peuvent apparaître.

De la même façon, dans l'écriture, ou même en poésie, c'est le style qui révèle un fond qui est, quoi qu'il arrive, digne puisqu'il rapporte un regard sur le monde et l'homme.
En poésie, on ne va pas juger la valeur d'un texte en fonction de la voix de celui qui lit telle ou telle rime ; on va estimer un texte en tant qu'il donne du sens par son rythme, ses sonorités, etc...

Ainsi, dans la musique chantée comme la SOUL, je parlais d'universalité dans la thématique : la soul traite de sujets dignes - et j'oserais dire louables - puisqu'elle exprime la soif de l'âme devant la divinité. C'est un rapport vertical entre Dieu et celui qui chante (mais, dans le fond, un rapport trinitaire entre Dieu, celui qui chante (ou celle !) et les hommes).
Parler de la tristesse et s'arrêter dessus (=mélancolie), voilà une vanité dangereuse (et loin d'être si universelle que ça...) de Farmer : ce n'est pas sain (et Rabelais l'a dit mieux que quiconque) - car cela ne soigne pas - quand la Soul elle, peut révéler ou inviter à dépasser sa tristesse, à mon sens.

Alph je t'invite à reconsidérer Marvin Gaye avec plus de ferveur, il faudra que je t'envoie quelques musiques !! big_smile

Concernant le lien communautaire de la communauté noire, je ne la crois pas si "systématique" comme tu l'imposes : les rolling stone ont emprunté leur nom de groupe à du Muddy Waters, de même Otis Redding empruntait aux Stone ; il ne faut pas oublier non plus le contexte politique ; pour moi, c'est la musique qui a sorti les afro du lien communautaire.

Cela a participé grandement à une révolte d'égalité etc... Mais, sans faire de politique de bazar, je voulais juste souligner que le lien communautaire n'était pas réel chez Sam Cooke, Redding, et Marvin Gaye ou Stevie Wonder, Ray Charles qui, s'ils ont fait à un moment de leur carrière quelque chose d'engagé, la majorité de leur musique repose sur ce lien universel dont je parlais : l'âme assoiffée de Dieu.

Ce communautarisme est plus réel du côté  de James Brown... Mais c'est une autre histoire....

Littérature et mélancolie

Ton explication connaît encore une petite marge d'indécision. En quoi la thématique est-elle particulièrement digne sachant que tu postules que toute thématique est digne?
L'idée d'universalité fait partie de ces idées auxquelles j'ai toujours trouvé une certaine légèreté. Manger, dormir, sont universels, certains sentiments reviennent dans toutes les représentations culturelles: Kurosawa reprend Shakespeare au Japon, pour ses films, et les mêmes émotions passent, intégrées à d'autres codes. Mais si la musique de Farmer devenait une pandémie, on parlerait aussi d'universel, non? L'universel n'est-il pas juste un accident très répandu? Mieux, ou pire, l'Universel n'est-il pas la croyance en ses propres aspirations, la généralisation d'un cas : l'âme assoiffée de Dieu est en effet un thème très universel...pour un croyant.

De mon point de vue, il faudrait retourner la situation: tout ce qui est humain est potentiellement universel, car nous sommes tous humains.

Mais ce qui m'intéresse au premier chef reste la musique. Voici le chemin pour écouter une chanson triste sans apparat: Waitin' Around to Die Enjoy, si je puis dire!

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Littérature et mélancolie

Je parlais en tant que thématique universelle exprimée dans la voix, non dans le show : l'âme (soul) est propre à l'homme, même agnostique big_smile (puis, de là, recherche de Dieu, etc). La mélancolie, tout le monde peut la connaître, mais tout le monde ne l'a pas. Ce n'est pas systématique.

Je trouve ta musique très jolie, sinon. Elle manque de panache quand même ! big_smile