Eh bien pour corroborer ce que je voulais dire, je me fie à Gide qui n'hésite pas à faire une critique de la mélancolie dans "les nourritures terrestres" ou "les nouvelles nourritures" dont voici l'extrait :
"Notre littérature, et singulièrement la romantique, a louangé, cultivé, propagé la tristesse ; et non point cette tristesse active et résolue qui précipite l'homme aux actions les plus glorieuses ; mais une sorte d'état flasque de l'âme, qu'on appelait mélancolie, qui pâlissait avantageusement le front du poète et chargeait de nostalgie son regard. Il entrait là-dedans de la mode et de la complaisance. La joie paraissait vulgaire, signe d'une trop bonne et bête santé ; et le rire faisait grimacer le visage. La tristesse se réservait le privilège de la spiritualité, et, partant, de la profondeur. Pour moi, qui toujours préférai Bach et Mozart à Beethoven, je tiens pour impie le vers de Musset tant prôné :
« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux » et n'admets pas que l'homme sous les coups de l'adversité se laisse abattre. Oui, je sais qu'il entre là-dedans plus de résolution que d'abandon au naturel. Je sais que Prométhée souffre, enchaîné sur le Caucase, et que le Christ meurt crucifié, l'un et l'autre pour avoir aimé les hommes. Je sais que, seul parmi les demi-dieux, Hercule garde sur son front le souci d'avoir triomphé des monstres, des hydres, de toutes ces forces affreuses qui maintenaient l'humanité courbée. Je sais qu'il est bien des dragons à vaincre, encore et peut-être toujours. Mais il y a, dans le renoncement à la joie, de la faillite et comme une sorte d'abdication, de lâcheté. Que l'homme, jusqu'à aujourd'hui n'ait pu s'élever au bien-être, celui même qui permet le bonheur, qu'aux dépens des autres, qu'en installant sur eux, voilà ce que nous ne devons plus admettre. Je n'admets pas davantage que le grand nombre doive renoncer sur cette terre à ce bonheur qui naît naturellement de l'harmonie."
Il y a la tristesse active, grecque, c'est par exemple celle que l'on retrouve dans la musique afro-américaine - et il y a la tristesse auto-contemplative, presque morbide, sorte de suicide de l'âme qui font brûler les coeurs brisés des fanatiques de Mylène Farmer ou de Saez sans oublier Musset.
Voilà l'angle de Gide.
Voici le mien, modestement :
Cet appel à la tristesse que l'on ressent dans chacune des musiques de Farmer joue sur l'idée de se plaire malheureux, de se morfondre dans le vertige et la descente.
C'est la grande différence par rapport aux grands poètes que nous aimons ; Baudelaire voulait tirer la beauté du mal, mais il ne se contentait pas de cette donnée, il avait aussi des échappées et pas seulement hallucinogènes, il y avait Dieu aussi. Farmer "chante" dans un marécage de bile et de larmes ; Marvin Gaye chante sur un sol asséché (par les hommes, souvent) qu'il fertilise par sa voix qui dépasse le texte. C'est l'afro américain dans son champ de coton qui chante jusqu'à toucher le ciel avec la force de la métaphysique. Il ne prend pas son coton et pleure dedans en se lamentant sans arrêt. Non, il regarde le ciel et dépasse son champ de coton, ses chaînes, comme Isaac Hayes aussi.
Il aurait pu exprimer ses blessures dans ses textes mais il a transformé cela en donnée universelle et en appel non pas à une communion de tristesse mais une communion de chaleur, pacifiste, pour ne pas dire charnelle, sexuelle : ça donne What's going on et t'invite à te dépasser.
« Une part de moi habite la mélancolie, et une autre aime aussi le rire et la gaieté. Malheureusement, le monde prête plutôt à l’état mélancolique, où le bonheur émerge parfois. » (Farmer)
Il faut avouer que même dans ses musiques "gaies", le sourire reste toujours froid... Chacun sa nature, après tout ! Mais quand on fait de l'art, on s'efforce d'être un tantinet objectif, sans balancer son intimité ou de verser dans la fatalité : sous prétexte que le monde est mauvais, alors il faudrait se "contenter" de le décrire comme tel.
Pour vaincre le mal, il ne faut pas représenter les blessures (farmer), il faut représenter l'épine, à mon avis. Ceux qui représentent leurs blessures perdent un peu de leur âme, ils sont "vidés". Voilà pourquoi cette musique aveugle : elle t'empêche de voir le mal, l'épine, et ne t'invite pas à t'en soigner.
Et quand bien même il existerait une tristesse dans la musique afro, elle est toujours rythmée si on entend bien : elle invite à la transcendance, à dépasser tes blessures. Chose que ne fait jamais Farmer qui couine comme un caniche dans un cirque de rêves mélancoliques. C'est du romantisme noir et je l'ai trop bien étudié pour en voir les limites... Cela devient mécanique. Y a aucune échappée, tu t'enfermes, étouffes, comme dans un château fait de brume et de glace. C'est de la féérie froide qui te congèle et t'immobilise comme dans une toile d'araignée : ça t'endort, te rend indolent et... pire : il y en a qui en jouissent.
Ceci étant dit, je trouve qu'elle a fait de très belles musiques mélancoliques. Et je continue d'en écouter. Son meilleur est dans Anamorphosée, selon moi, où elle sort quelque peu de son image pour privilégier quelque chose de plus "charnel", chaud presque, combattif !, avec une voix moins éthérée, moins "aiguë" comme un appel de sirène ; elle a évolué : elle n'est plus désenchantée, mais "désabusée". La féérie est partie, on est un peu plus dans le réel.
Concernant son "image" de discrétion, je veux souligner quelque chose qui est fondamental je pense pour bien comprendre la VANITE de l'exposition de la mélancolie et du mal du monde. Dans les années 90, Boutonnat a mis en scène cette donnée-là, et elle est devenue une icône car elle représentait, malgré elle, toutes les aspirations des ados paumés ou des adultes romantico bohème à la Boutonnat. Elle était devenue une idole qui "comprenait nos souffrances" etc... On sombre alors dans le fanatisme et il s'est passé ce qui s'est passé : il y a eu un fan qui a tué un agent de sécurité parce qu'il voulait voir l'objet de ses désirs, Mylène ! A partir de là, elle a stoppé progressivement toute "ouverture" aux médias pour privilégier la discrétion. Le problème est que cette discrétion stimule davantage de désir... Et ça ne fait qu'accentuer le fanatisme, tournée cette fois dans le mysticisme qui veut que l'idole devienne "cachée". Mysticisme qui est une donnée fondamentale, je pense, dans le romantisme.
Ce que je veux dire là-dedans c'est qu'aucun artiste afro-américain dans la SOUL, absolument aucun à ma connaissance, n'est devenue une icône. Et tu sais pourquoi ? Parce que, ce qu'ils louaient, ce qu'ils chantaient, dépassaient toujours l'IMAGE : ils étaient, non pas dans la représentation du mal du monde, ils étaient dans le COMBAT contre ce mal : c'est aussi l'engagement contre les discriminations raciales, mais aussi contre l'environnement, etc... Mais, plus que tout : ils travaillaient tout, non pas pour se créer un personnage comme Boutonnat l'aurait voulu de Mylène, mais pour chanter la grâce, la foi (croire en Dieu ou pas, ils s'en foutaient : mais croire en soi, oui c'était fondamental), la chaleur de vivre ensemble ; ils n'avaient pas besoin d'un show derrière eux, leur voix suffisait ; ils n'avaient pas besoin de leur "image", leur chant suffisait - que devient Mylène sans toute la mise en scène artificielle derrière (bien que belle), sans tout son "personnage" ? A peine un cri longiligne. Elle dépend de son univers romantico-noir. Quel est l'univers de la SOUL ? L'univers...el. Pas besoin de show, la voix, la parole suffit. SOUL = AME.
L'excès de mise en scène, le stylisme, tue le style ; mais dans l'écrit, la littérature, c'est le style qui donne du corps au fond. Dire qu'un fond, dans la littérature, je dis bien dans la littérature, est pur est une vanité parce que n'importe quelle histoire est digne, en réalité. Elle parle de l'homme, elle mérite qu'on l'observe.
Dans la musique chantée, c'est la voix qui anime le texte et lui donne aussi de la chair. L'excès de mise en scène (show) dans la musique comble la pauvreté de la voix ou du texte. Le mérite de la musique chantée, c'est rendre du SENS par le SON. Or, la mise en scène qu'il y a derrière n'a rien à voir avec le son. Elle l'enrobe mais ne participe pas à donner un "son" sauf si une couleur peut effectivement incarner un son, et je pense que Farmer joue sur ça, sorte de synesthésie. Le problème est qu'elle dépend de son stylisme pour donner du sens à son son.
La Soul, c'est tout l'inverse : pas besoin de stylisation outrancière derrière la voix, le son suffit et, mieux : le son de la voix donne des couleurs. C'est la voix qui donne un univers et qui est maîtresse totale de ce qu'il y autour d'elle. Mylène, c'est le décor, les couleurs, qui sont travaillées uniquement pour enrober sa voix et l'accompagner.
Concernant la thématique, les afros, c'était et demeure pacifique. Ce n'était pas maladif. C'était et ça demeure une fièvre de résistance, dépasser son mal, dépasser sa chair, dépasser son image : c'est la MÉTAPHYSIQUE.
De l'autre côté, Mylène, c'est souffreteux, c'est de la fragilité. A titre de comparaison, on pourrait dire que la Soul, c'est Jackie Brown (Tarantino) et Mylène Farmer, c'est Edward de Burton. La première est consciente qu'elle peut se battre pour dépasser son mal, l'autre vit dans une sorte d'innocence béate, pour ne pas dire indolente, et reste sur son fatalisme quitte à pleurer sur son sort, dans son coin, attendant d'être consolé, câliné par une gentille petite fée (super copine !) ou sa maman ou... pire : son chéri ou sa chérie (car ils confondent souvent art et vie). La première veut sublimer le réel (quitte à toucher Dieu, ou la stabilité, ou la révélation sur elle-même) ; la seconde reste dans sa féérie morbide et ne veut absolument pas en sortir.
Pour résumer, Farmer, c'est la souffrance et le désenchantement (tourné en féérie) ; la soul c'est la passion (=souffrance exprimée dans la rage, le cri intérieur) et la joie : c'est une synthèse, une perfection. Marvin rend festif, dionysiaque la souffrance et la sublime ainsi. Il la dépasse quand Farmer s'y arrête. Elle expose une souffrance d'âme qu'elle met en scène avec le même ton. Elle ne sourit pas ou peu, elle n'explose pas ses larmes. C'est du romantisme noir centré sur le pathos (=émotion), les fans s'identifient rapidement à ses déchirements - la voix est déchirée et la musique accompagne et joue sur cette déchirure mussetienne.
Marvin, quand il chante une musique aussi "triste" que If I Should Die Tonight, il met de la FOUGUE dans sa tristesse, et derrière, c'est rythmé, syncopé, le corps remue, ça scintille ; c'est le frisson de la synthèse, la rencontre entre la tristesse et l'ardeur ; il dépasse ainsi sa souffrance, il transcende tout et invite au sexe, à la sueur, à la communion, à la rencontre avec soi-même ou Dieu. Farmer s'est fait violer et elle s'est peut-être nourrie de cette blessure pour l'exposer inconsciemment ; Marvin s'est fait tabasser par son propre père qui se déguisait en femme et le fouettait, mais il continue de remuer dans la joie, dans la musique, GRÂCE à la musique ; jamais dans l'auto-complaisance dans les larmes. Dans le "pire" des cas, ce sont des larmes de joie !
En définitive, je pense qu'il existe une tristesse grecque, dionysiaque ou apollinienne, qui invite à s'en soigner ; elle n'est pas un état mais une étape. Là-dessus je suis d'accord avec Alph.
Alors que la tristesse romantique (que je ne veux plus confondre avec la chrétienne) n'invite jamais au dépassement de soi et conduit au suicide de l'âme. C'est Raphaël de Valentin dans Balzac, etc.
Elle fait de l'individu une sorte de robot d'apparat qui reste sur son image, car l'intériorité est bouillante, marquée au fer rouge, déchirée et se voulant déchirante, cela donne le dandysme qui n'est rien de moins qu'une indifférence calculée qui dépend d'un tiers (celui d'être loin des hommes) mais aussi protection contre l'émotion car ils sont trop émotifs, en réalité.
Vanité de la tristesse romantique donc, que l'on pourrait résumer par la définition de Hugo : "la mélancolie, c'est le bonheur d'être triste" (Hugo)
La tristesse chrétienne, pascalienne ?, est de l'ordre de la passion pour ne pas dire de la foi et de la souffrance physique. Elle relève presque du masochisme physique ou mental. Pasolini, à mon sens, a le mieux compris l'idée que la tristesse chrétienne amenait aussi à un rapport charnel avec la réalité : son Christ dans l'évangile selon saint Matthieu est un Christ combattif, qui n'hésite pas à mettre la pagaille aux IDOLES devant les lieux de culte, qui n'hésite pas à scander, à crier même...
Toutefois, je me demande s'il y a une différence entre la tristesse chrétienne et la tristesse romantique... Il me semble que le romantique ne fait pas de différence entre l'art et le réel et que sa quête est une quête existentielle (d'où un ego appuyé). On est dans l'errance CONSTANTE et cela participe d'une déconstruction mise en scène. Cela donne Novalis, Nerval, Musset, tous les petits romantiques bohémiens, un peu de Hugo (surtout quand il pleure Léopoldine...) et Vigny est à la frontière entre la tristesse romantique et la tristesse chrétienne : dans Stello, le docteur Noir donne une ordonnance pour soigner de ce mal d'être, ce Blue Devils.
Alors que pour le chrétien, la foi et le réel ne fait qu'une seule et même chose et il s'agit d'une conquête existentielle, je pense. On est, non pas dans une descente, mais une élévation, on est dans une construction. Cela donne Huysmans.
Toutefois, je pense que la tristesse romantique a célébré la tristesse chrétienne, ou tout au moins : la tristesse romantique a participé à rendre éloquent la tristesse chrétienne, dans le sens où elle a prouvé que par son esthétique de la descente, elle touchait Dieu. Cela donne Chateaubriand ou même Nerval, d'ailleurs. L'esthétique de la descente, c'est l'idée qu'en touchant le diable (romantisme noir) ou la matière (nature), on prouve Dieu et il me semble que c'est là une des données du romantisme. Le romantisme est un soupçon de Dieu.
Concernant Baudelaire, je sais qu'il était volontiers "débauché" au tout début tout au moins, et qu'il a tourné son snobisme en dandysme. Il avait toutefois une exigence qui était de séparer l'art de la vie. C'était un romantique... discipliné dirons-nous. Son platonisme invitait à toucher Dieu, et il y avait des échappées : any where out of the world, etc... Le génie de Baudelaire aura été de conjuguer le romantisme et le christianisme (sans dogmes) puisqu'il a pu permettre de voir, par son esthétique de la modernité, de la pensée dans ces nouvelles constructions urbaines, dans la ville. Il a implanté du chateaubriand dans la ville.