Bonjour idamete,
Il ne faut pas que tu oublies LE point essentiel de différence entre le personnage de roman et le personnage de théâtre : le personnage de théâtre est écrit pour être INCARNE, pour être CONCRETISE, au sein d'une représentation - alors que le personnage de roman est un personnage de papier, VIRTUEL, sur lequel le lecteur peut projeter son imagination.
Lorsque tu vois Dom Juan sur scène, tu ne peux pas VOIR/ IMAGINER un AUTRE personnage, un autre acteur. En revanche, MA Bovary subjective ne correspondra certainement pas à TA Bovary subjective.
Alfred Jarry (un dramaturge, cf. Ubu) disait : "Je pense qu'il n'y a aucune espèce de raison d'écrire une oeuvre sous une forme dramatique (DONC THEATRALE, c'est moi qui rajoute), à moins que l'on ait eu la vision d'un personnage qu'il soit plus commode de lâcher sur une scène que d'analyser dans un livre". (Je souligne)
Tu auras remarqué l'opposition théâtre/lâcher et roman/analyser. On a la sensation que l'écriture dramatique a nécessité d'une dynamique, d'une force qui entraîne l'adhésion ou la non-adhésion du spectateur (nous pouvons d'ailleurs faire le distinguo lecteur/spectateur), d'une puissance d'ACTION ; alors que l'écriture romanesque ressemble plus à une PAUSE, à une focalisation, qui permettrait l'ANALYSE précise et régulière.
D'ailleurs la plupart des pièces de théâtre porte le nom de leur héros : Dom Juan, Tartuffe, Hernani, Ruy Blas, Gil Blas, Le Cid, Lorenzaccio, etc. On parle de pièces EPONYMES.
Tu me répondras, à bon escient, que nombreux sont les romans éponymes : Madame Bovary, Adolphe, René, Atala, Candide, etc. Mais cela est moins récurrent, et, souvent le personnage romanesque SUBIT quand le personnage dramatique AGIT (cf. étymologie de drame : gr. drama, "l'action").
Mais pour ta conclusion tu pourras te poser une question sérieuse : Est-il possible d'imaginer un théâtre et un roman sans personnage ? (Evidemment, oublie les allégories, les personnifications, etc. Ce sont ici encore des personnages).
Le théâtre est aussi caractérisé par les CONFLITS qu'il crée. Pense aux tragédies, aux comédies où chacun essaye de tromper, de feinter, de manipuler chacun, sans vergognes, aux farces vulgaires et agitées, etc. Il y a une violence au théâtre : cf. Le théâtre de la cruauté de Antonin ARTAUD. Je te copie ce que j'ai déjà écrit à propos de cette théorie :
La théorie du "théâtre de la cruauté" est tirée de l'essai intitulé Le Théâtre et son double, lequel date de 1935. Elle poursuit les grands changements instaurés dans les arts plastiques (cubisme, fauvisme, etc.) et littéraires (surréalisme notamment) suite aux perturbations engendrées par la première guerre mondiale. Devant cette débauche de violence et d'horreur, l'artiste ressent le besoin de remettre l'homme, dans sa totalité, au centre de ses créations.
C'est ainsi qu'Antonin Artaud en vient à élaborer cette nouvelle théorie dans laquelle il prône la cruauté, c'est-à-dire la vie. Car le mot cruauté ne renvoie pas essentiellement à ses sens actuels de souffrance, de froideur extrême, de plaisir morbide ; il s'enrichit de son sens étymologique : issu du substantif latin cruor, qui désigne le sang qui coule, la cruauté évoque autant cette violence et cette convulsivité de la chair que l'atrocité homocide sanglante et épouvantable. La cruauté coule dans nos veines, et baigne chaque seconde qui passe nos organes, nos yeux, nos lèvres, notre esprit. La cruauté nous fait vivre, nous émeut, nous bouleverse, nous assomme. C'est notre monde intérieur qu'il faut projeter sur l'espace scénique. A plusieurs reprises, Artaud, dans des lettres, est revenu sur cette confusion sémantique :
"Tout ce que je peux faire c'est de commenter provisoirement mon titre de Théâtre de la Cruauté et d'essayer d'en justifier le choix.
Il ne s'agit dans cette Cruauté ni de sadisme ni de sang, du moins pas de façon exclusive.
Je ne cultive pas systématiquement l'horreur. Ce mot de cruauté doit être pris dans un sens large, et non dans le sens matériel et rapace qui lui est prêté habituellement. Et je revendique (…) le droit de briser avec le sens usuel du langage, (…) d'en revenir enfin aux origines étymologiques de la langue qui à travers des concepts abstraits évoquent toujours une notion concrète.
On peut très bien imaginer une cruauté pure, sans déchirement charnel (…).
C'est à tort qu'on donne au mot de la cruauté un sens de sanglante rigueur, de recherche gratuite et désintéressée du mal physique. Le Ras éthiopien qui charrie des princes vaincus et qui leur impose son esclavage, ce n'est pas dans un amour désespéré du sang qu'il le fait. Cruauté n'est pas en effet synonyme de sang versé, de chair martyre, d'ennemi crucifié. Cette identification de la cruauté avec les supplices est un tout petit côté de la question." (Première lettre à Jean Paulhan, à propos du Théâtre de la Cruauté).
En tout cas, les personnages de roman et de théâtre sont FONDAMENTALEMENT différents. Mais, ils sont humains dans tous les cas. Ils sont le fruit d'une réflexion, d'une intelligence, d'un désir de création. Et susceptible d'être interprêtés, parfois étrangement... Lol.
Ta problématique est intéressante. Continue ta réflexion en t'appuyant bien sur cette question initiale.
Dernière petite note, l'étymologie du mot "personnage" : il désignerait au départ le masque que les acteurs dramatiques mettaient lors des représentations. Le personnage est avant tout dramatique : cf. les expressions jouer le personnage/ faire le personnage, être dans son personnage, se mettre dans la peau d'un personnage, etc. Lis bien la définition.