Explication de texte Joachim du Bellay, Les Regrets, 56

Bonjour,

Je suis en train de préparer une explication de texte sur le sonnet 56 des Regrets de Du Bellay.
C'est la première fois que je travaille sur un sonnet et j'ai quelques difficultés notamment pour arriver à mettre en relation sens et rime. Si quelqu'un pouvait me donner quelques conseils, j'avoue ne pas savoir du tout comment m'y prendre.
Par ailleurs, je me demandais si une doctrine philosophique particulière correspondait à ce que dit Du Bellay ici.

Merci d'avance pour votre aide.

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Source : Gallica

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Explication de texte Joachim du Bellay, Les Regrets, 56

Bonjour Jess,

Je ne comprends pas bien ta première question : que cherches-tu ? Comment la musicalité du vers sous-tend le sens ?
Dans ta transcription du poème, note que l'avant-dernier alexandrin serait faux.
Corrige-le : "Et que s'elle entreprend le me faire quitter,"

Pour la seconde :
Du Bellay fait peut-être profession de stoïcisme : la vertu est le seul bien à rechercher et doit suffire à notre bonheur.
Il me semble qu'il fait surtout allusion au modèle du grand voyageur maritime, Ulysse, et à sa ruse (la métis grecque) comme à sa ténacité.

Explication de texte Joachim du Bellay, Les Regrets, 56

Bonjour Jean-Luc,

Je cherche effectivement à mettre en évidence la concordance entre métrique, syntaxe et sémantique. Mon problème vient surtout du fait que je ne vois pas comment des phonèmes peuvent être porteurs de sens. Ma question est donc bien de savoir comment la musicalité du vers sous-tend le sens.

Pour ce qui est de la transcription du poème, c'est celle qui figure chez Gallimard. Elle me paraissait juste puisqu'il me semblait qu'un "e" devant une voyelle ne se prononçait pas...

Quant à Ulysse, j'avais effectivement pensé à un rapprochement pour ce qui est de sa ténacité, mais pour ce qui est de sa ruse je ne vois pas... Pourriez-vous m'éclairer ?

Je vous remercie beaucoup par avance.

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Explication de texte Joachim du Bellay, Les Regrets, 56

*Baif, qui, comme moy, prouves l'adversité,
Il n'est pas tousjours bon de combatre l'orage,
Il fault caler la voile, & de peur du naufrage,
Ceder à la fureur de *Neptune irrité.

Mais il ne fault aussi par crainte & vilité
S'abandonner en proye : il fault prendre courage,
Il fault feindre souvent l'espoir par le visage,
Et fault faire vertu de la necessité.

Donques sans nous ronger le coeur d'un trop grand soing,
Mais de nostre vertu nous aidant au besoing,
Combatons le malheur. Quant à moy, je proteste

Que je veulx desormais Fortune despiter,
Et que s'elle entreprend le me faire quitter,
Je le tiendray (*Baif) & fust-ce de ma reste.

Bonsoir Jess,

Procédons avec ordre et méthode :

1.    Décompte des syllabes : dans ta première version : Et 1 que 2 si 3 elle 4 entreprend 5 6 7 // le 8 me 9 faire 10 11 quitter 12 13, le premier hémistiche contiendrait 7 syllabes.
2.    Concernant la ruse légendaire d’Ulysse (si c’est à lui que du Bellay fait allusion), je la déduis du vers « Il fault feindre souvent l'espoir par le visage », où feindre connote une volonté de tromper.
3.    Quant à la musicalité, il te faudrait travailler dans trois directions :
a)    Allitérations et assonances : Effets des sons
Selon les traditions poétiques françaises, certains sons et effets de sons sont dotés d’attributs précis. En voilà un bref résumé:
Répétition de sons > monotone, répétitif
Voyelles claires [i, y, e, , , ] > aigu, clair, doux, léger
Voyelles graves [a, o, , œ, , u, , , ] > grave
Voyelles sombres [u, o, ] > sombre, grave, sourd
Voyelles éclatantes [a, , œ, ] > éclatant
Voyelles nasales [, , , ] > voilé, muté, atténué, mou, lent, long, triste
Consonnes momentanées [p, t, k, b, d, g] > sec, hésitant
Consonnes continues [f, v, l, m, n, s, z, ] > onomatopée, soutenu
Consonnes nasales [n, m] > doux, mou, languissant
[R] + voyelles claires > grinçant
[R] + voyelles sombres > grondant
Consonnes spirantes [s, z] > sifflant
b)    Rythmes : Le rythme est le résultat des accents et des pauses à l’intérieur du vers et crée des effets divers (régularité, fermeté, équilibre…) en lien avec le sens du poème.
On distinguera un rythme binaire (nombre pair de mesures) d’un rythme ternaire, un rythme croissant (ex : O rage // ô désespoir, // ô vieillesse ennemie Le Cid, Corneille) d’un rythme décroissant.
Le rythme binaire exprime l'affectivité, une émotion qui ne peut être contenue. Le rythme ternaire évoque immanquablement l'équilibre, il présente plutôt une valeur oratoire. Le rythme accumulatif (> à 3 éléments) rend compte de la richesse de la vie par ses accumulations.
Dans le sonnet, note la régularité des quatrains favorable aux parallélismes ou aux antithèses, qui contraste avec l’effet du dernier vers préparé par toute la pièce.
En général, les accents d’intensité sont mis sur la dernière syllabe d’un groupe grammatical et précèdent directement les pauses. La césure est la pause qui divise un alexandrin en deux hémistiches, elle est souvent accompagnée de pauses secondaires.
Il existe des entorses au rythme régulier comme l’enjambement - quand la phrase déborde sur le vers suivant - , le rejet - lorsqu’un groupe de mots court sur le vers suivant - et le contre-rejet - lorsqu’on trouve en fin de vers un groupe de mots du vers suivant. Tu as un exemple d’enjambement à la fin du premier tercet. Je te laisse apprécier son sens mais note qu’il prépare et renforce la « chute » ou « pointe » du sonnet.
Rythmes verticaux : groupement des vers en strophes, les règles du sonnet classique nécessitent une répartition du sens entre quatrains et tercets.
c)    Rimes : regarde comment les mots importants, porteurs de sens, sont placés à cet endroit royal du vers. Pour ton information, dans les tercets, du Bellay utilise la disposition « marotique » ccdeed (adoptée par Marot) et non ccdede régulière, héritée du sonnet italien. Cette disposition a pour mérite de renvoyer dans les quatre derniers à la disposition embrassée des quatrains, mais sur d’autres rimes.

Explication de texte Joachim du Bellay, Les Regrets, 56

Un grand merci pour toutes ces informations Jean Luc.

Une dernière petite question cependant : est-ce que vous savez pourquoi Du Bellay dit que Baïf éprouve l'adversité comme lui ? J'ai cherché dans plusieurs biographies de Baïf mais je ne trouve rien qui puisse m'aider ; d'autant plus que dans le sonnet 24 Du Bellay faisait contraster Baïf heureux et lui malheureux donc je ne vois pas ce qui finalement les rapproche dans le malheur... hmm

Je vous remercie encore pour le temps que vous avez consacré à me répondre.

Jess.

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Explication de texte Joachim du Bellay, Les Regrets, 56

Bonjour Jess,

Je n'ai pas de certitude concernant les « malheurs » de Jean Antoine de Baïf.

Je peux cependant émettre une hypothèse. Il se trouve que les Regrets se présentent aussi comme un journal intime de poète.
Bien entendu pas à la manière contemporaine qui rechercherait les aspects anecdotiques. Comme tu l’as fait remarquer, un autre sonnet envie le bonheur de l'ami, apparemment celui du joug amoureux. Ce sonnet pourrait donc signifier la fin de l'idylle.

Je crois à une  connivence artistique. Du Bellay fait plutôt allusion à l’insuccès du recueil poétique les Amours de Francine publié par son ami en 1555, d'autant plus que ce serait le second échec après celui des Amours de Méline.

Le sonnet CLIV irait en ce sens aussi

Si tu m'en crois (Baif) tu changeras Parnasse
Au palais de Paris, Helicon au parquet,
Ton laurier en un sac, & ta lyre au caquet
De ceulx qui pour serrer, la main n'ont jamais lasse.

C'est à ce mestier la, que les biens on amasse,
Non à celuy des vers: où moins y a d'acquêt,
Qu'au mestier d'un boufon, ou celuy d'un naquet.
Fy du plaisir (Baif) qui sans profit se passe.

Laissons donq, je te pry, ces babillardes Soeurs,
Ce causeur Apollon, & ces vaines doulceurs,
Qui pour tout leur tresor n'ont que des lauriers verds.

Aux choses de profit, ou celles qui font rire,
Les grands ont aujourdhuy les oreilles de cire,
Mais ilz les ont de fer, pour escouter les vers.

Quoi qu'il en soit, ce qui reste étonnant, c'est ce concours au plus malheureux. Déjà, le poète se plaint que son mérite ne soit pas reconnu à son juste prix. Plus surprenant encore, ce goût du malheur, cette déréliction qui sont certainement les signes d'une hypocondrie,  d’une neurasthénie, mais qui sont en même temps revendiqués comme des signes distinctifs du génie. Du Bellay nous livrerait un tempérament « romantique » avant l'heure.