*Baif, qui, comme moy, prouves l'adversité,
Il n'est pas tousjours bon de combatre l'orage,
Il fault caler la voile, & de peur du naufrage,
Ceder à la fureur de *Neptune irrité.
Mais il ne fault aussi par crainte & vilité
S'abandonner en proye : il fault prendre courage,
Il fault feindre souvent l'espoir par le visage,
Et fault faire vertu de la necessité.
Donques sans nous ronger le coeur d'un trop grand soing,
Mais de nostre vertu nous aidant au besoing,
Combatons le malheur. Quant à moy, je proteste
Que je veulx desormais Fortune despiter,
Et que s'elle entreprend le me faire quitter,
Je le tiendray (*Baif) & fust-ce de ma reste.
Bonsoir Jess,
Procédons avec ordre et méthode :
1. Décompte des syllabes : dans ta première version : Et 1 que 2 si 3 elle 4 entreprend 5 6 7 // le 8 me 9 faire 10 11 quitter 12 13, le premier hémistiche contiendrait 7 syllabes.
2. Concernant la ruse légendaire d’Ulysse (si c’est à lui que du Bellay fait allusion), je la déduis du vers « Il fault feindre souvent l'espoir par le visage », où feindre connote une volonté de tromper.
3. Quant à la musicalité, il te faudrait travailler dans trois directions :
a) Allitérations et assonances : Effets des sons
Selon les traditions poétiques françaises, certains sons et effets de sons sont dotés d’attributs précis. En voilà un bref résumé:
Répétition de sons > monotone, répétitif
Voyelles claires [i, y, e, , , ] > aigu, clair, doux, léger
Voyelles graves [a, o, , œ, , u, , , ] > grave
Voyelles sombres [u, o, ] > sombre, grave, sourd
Voyelles éclatantes [a, , œ, ] > éclatant
Voyelles nasales [, , , ] > voilé, muté, atténué, mou, lent, long, triste
Consonnes momentanées [p, t, k, b, d, g] > sec, hésitant
Consonnes continues [f, v, l, m, n, s, z, ] > onomatopée, soutenu
Consonnes nasales [n, m] > doux, mou, languissant
[R] + voyelles claires > grinçant
[R] + voyelles sombres > grondant
Consonnes spirantes [s, z] > sifflant
b) Rythmes : Le rythme est le résultat des accents et des pauses à l’intérieur du vers et crée des effets divers (régularité, fermeté, équilibre…) en lien avec le sens du poème.
On distinguera un rythme binaire (nombre pair de mesures) d’un rythme ternaire, un rythme croissant (ex : O rage // ô désespoir, // ô vieillesse ennemie Le Cid, Corneille) d’un rythme décroissant.
Le rythme binaire exprime l'affectivité, une émotion qui ne peut être contenue. Le rythme ternaire évoque immanquablement l'équilibre, il présente plutôt une valeur oratoire. Le rythme accumulatif (> à 3 éléments) rend compte de la richesse de la vie par ses accumulations.
Dans le sonnet, note la régularité des quatrains favorable aux parallélismes ou aux antithèses, qui contraste avec l’effet du dernier vers préparé par toute la pièce.
En général, les accents d’intensité sont mis sur la dernière syllabe d’un groupe grammatical et précèdent directement les pauses. La césure est la pause qui divise un alexandrin en deux hémistiches, elle est souvent accompagnée de pauses secondaires.
Il existe des entorses au rythme régulier comme l’enjambement - quand la phrase déborde sur le vers suivant - , le rejet - lorsqu’un groupe de mots court sur le vers suivant - et le contre-rejet - lorsqu’on trouve en fin de vers un groupe de mots du vers suivant. Tu as un exemple d’enjambement à la fin du premier tercet. Je te laisse apprécier son sens mais note qu’il prépare et renforce la « chute » ou « pointe » du sonnet.
Rythmes verticaux : groupement des vers en strophes, les règles du sonnet classique nécessitent une répartition du sens entre quatrains et tercets.
c) Rimes : regarde comment les mots importants, porteurs de sens, sont placés à cet endroit royal du vers. Pour ton information, dans les tercets, du Bellay utilise la disposition « marotique » ccdeed (adoptée par Marot) et non ccdede régulière, héritée du sonnet italien. Cette disposition a pour mérite de renvoyer dans les quatre derniers à la disposition embrassée des quatrains, mais sur d’autres rimes.