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Laclos, les Liaisons dangereuses : un roman moral ?

Bonjour,

Laclos se comporte en moraliste, c'est-à-dire qu'il étudie les moeurs et propose accessoirement une "morale".

Dans la lignée des moralistes du XVIIe siècle, il dénonce les dangers de la passion. Il examine dans la psychologie des libertins, non sans complaisance, les dérives de la conscience du bien et du mal sous l'emprise de l'orgueil, du plaisir de saccager, de l'élitisme sulfureux, du mépris des bien-pensants. Mais il dénonce aussi les apparences de la bonne société, les dangers à séparer l'intelligence du coeur... La société qu'il dépeint est celle de prédateurs qui traquent leurs proies (mariages arrangés, licence, libertinage). Le moraliste dissèque une sexualité humaine qui a abandonné la morale naturelle (plus que religieuse) pour sombrer dans les "liaisons dangereuses". Ainsi conçue, la sexualité n'épanouit plus les individus, elle détruit les personnes, surtout les femmes, premières victimes d'un système injuste et imbécile. Laclos peut être considéré comme un partisan du féminisme après Beaumarchais et Rousseau.

En quoi le libertinage pervertit-il la relation ?
Le titre est justifié dans la lettre XXXII de Mme de Volanges à Mme de Tourvel

Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l'action de M. de Valmont; je veux croire qu'ils sont louables comme elle: mais en a-t-il moins passé sa vie à porter dans les familles le trouble, le déshonneur et le scandale? Ecoutez, si vous voulez, la voix du malheureux qu'il a secouru; mais qu'elle ne vous empêche pas d'entendre les cris de cent victimes qu'il a immolées. Quand il ne serait, comme vous le dites, qu'un exemple du danger des liaisons, en serait-il moins lui-même une liaison dangereuse?

Le titre renvoie à la vertu de prudence, à la dénonciation de l'hypocrisie, de la volonté de puissance, à l'immoralisme...

L'absence de morale chez les personnages permet aussi de révéler les conventions sociales, les dessous du "théâtre du monde", de regarder derrière les masques.
Tu as aussi le plaisir épicé du voyeur, le charme vénéneux des transgressions...
Ce roman met aussi en question quelques certitudes : le bonheur et la vertu, le mal est-il toujours puni ?
Ce roman peut apporter un apprentissage de la vie, faire tomber notre naïveté,  nous aider à découvrir les hypocrisies, à fonder une vraie vie morale sur des valeurs intégrées et non sur un système de comportements sociaux...

Dernière piste : la fin du roman est-elle un signe de restauration de l'ordre moral ? Laclos a-t-il voulu punir les méchants ? Comment interpréter la mort de Valmont en duel ? S'est-il laissé tuer ? En sort-il grandi ou puni ? La variole qui défigure Madame de Merteuil, sa fuite précipitée... sont-elles une punition des dieux ? la dénonciation par Laclos d'une société bornée, hypocrite qui a manqué de discernement et refuse lâchement d'accepter sa responsabilité ?

Le roman a été considéré comme scandaleux et immoral. Les censeurs ont considéré qu'il pervertissait et ont accusé Laclos de complaisance. Les censeurs n'ont pas apprécié non plus le libertinage philosophique, le ricanement antireligieux des libertins. Ils en ont conclu que l'ouvrage était diabolique.

Laclos, les Liaisons dangereuses : un roman moral ?

Féministe, Rousseau ?

Echantillons de ce féminisme, puisés dans Emile :

Ce principe établi, il s’ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire a l’homme. Si l’homme doit lui plaire à son tour, c’est d’une nécessité moins directe : son mérite est dans sa puissance ; il plaît par cela seul qu’il est fort. Ce n’est pas ici la loi de l’amour, j’en conviens ; mais c’est celle de la nature, antérieure a l’amour même.

Si la femme est faite pour plaire & pour être subjuguée, elle doit se rendre agréable à l’homme au lieu de le provoquer ; sa violence à elle est dans ses charmes c’est par eux qu’elle doit le contraindre à trouver sa force & a en user.

C'est la faute de la femme si son mari la bat... CQFD

La rigidité des devoirs relatifs des deux sexes n’est ni ne peut être la même. Quand la femme se plaint là-dessus, de l’injuste inégalité qu’y met l’homme elle a tort ; cette inégalité n’est point une institution humaine ou du moins elle n’est point l’ouvrage du préjugé, mais de la raison : c’est a celui des deux que la nature a chargé du dépôt des enfants d’en répondre à l’autre.

Je m'arrêterai à  ce dernier passage :

Sophie a des talents naturels ; elle les sent, & ne les a pas négligés : mais n’ayant pas été à portée de mettre beaucoup d’art à leur culture, elle s’est contentée d’exercer sa jolie voix à chanter juste & avec goût, ses petits pieds à marcher légèrement, facilement, avec grâce, à faire la révérence en toutes sortes de situations sans gêne & sans maladresse. Du reste, elle n’a eu de maître à chanter que son père, de maîtresse à danser que sa mère ; & un organiste du voisinage lui a donné sur le clavecin quelques leçons d’accompagnement qu’elle a depuis cultivé seule. D’abord elle ne songeoit qu’à faire  paraître sa main avec avantage sur ces touches noires, ensuite elle trouva que le son aigre & sec du clavecin rendait plus doux le son de la voix ; peu à peu elle devint sensible a l’harmonie ; enfin, en grandissant, elle a commencé de sentir les charmes de l’expression, & d’aimer la musique pour elle-même. Mais c’est un goût plutôt qu’un talent ; elle ne sait point déchiffrer un air sur la note.

Ce dernier passage est d'autant plus savoureux que nous lisions en parallèle la Belle et la Bête : Belle a reçu la même éducation que ses frères, elle sait jouer de plusieurs instruments, et elle est très heureuse de trouver des partitions dans le salon de musique que la Bête a fait aménager à son intention.
La raison du pourquoi ? Jeanne Leprince de Beaumont est une femme, une femme indépendante qui a gagné sa vie en étant préceptrice, a composé quatre-vingt livres... et convoqué un congrès pour se défaire d'un encombrant premier mari...

Donc, le féminisme de Rousseau, franchement, ne me faites pas rire, j'ai les lèvres gercées...


O ! femmes, approchez et venez m’entendre.

Que votre curiosité, dirigée une fois sur des objets utiles, contemple les avantages que vous avoit donnés la nature et que la société vous a ravis. Venez apprendre comment, nées compagnes de l’homme, vous êtes devenües son esclave ; comment, tombées dans cet état abject, vous êtes parvenües à vous y plaire, à le regarder comme votre état naturel ; comment enfin, dégradées de plus en plus par votre longue habitude de l’esclavage, vous en avez préféré les vices avilissants, mais commodes, aux vertus plus pénibles d’un être libre et respectable. Si ce tableau fidellement tracé vous laisse de sang froid, si vous pouvez le considérer sans émotion, retournez à vos occupations futiles. Le mal est sans remède, les vices se sont changés en mœurs. Mais si au récit de vos malheurs et de vos pertes, vous rougissez de honte et de colère, si des larmes d’indignation s’échapent de vos yeux, si vous brûlez du noble désir de ressaisir vos avantages, de rentrer dans la plénitude de votre être, ne vous laissez plus abuser par de trompeuses promesses, n’attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux : ils n’ont ny la volonté, ny la puissance de les finir, et comment pourroient-ils vouloir former des femmes devant lesquelles ils seroient forcés de rougir ; apprenez qu’on ne sort de l’esclavage ; que par une grande révolution. Cette révolution est-elle possible ? C’est à vous seules à le dire puisqu’elle dépend de votre courage.

Ce texte est tiré du discours sur l'éducation des femmes de Laclos.

Si le mot féminisme a un sens...

Laclos, les Liaisons dangereuses : un roman moral ?

“Les Liaisons dangereuses est, d’une façon déplorable, un roman profondément moral“. Discutez

J’ai beaucoup de mal à trouver un plan/ une problématique pour cette dissertation.

Pour la partie sur la moralité...

J’ai pensé dans un premier temps à la tension entre le sentimentalisme (basé sur la moralité) et le libertinage (qui rejette les moraux traditionnels) dans le roman.

Il y a aussi le fait que Laclos montre en quoi l’oppression sociale nuit à l’homme / il se rapproche à la pensée de Rousseau, mais disons qu’il montre que la société ne va bien en présentant à quel point les gens peuvent être méchants plutôt que de se concentrer sur les personnages vertueux.

Pour la partie sur : d’une façon déplorable

- On voit tout du point de vue des libertins
- Le roman parle de sexe, il montre les seducteurs manipulateurs d’une façon plutôt charismatique et jusqu’à un certain point ils réussissent.
- Les innocents souffrent aussi, personne ne gagne.

Je pense que Laclos observe, il présente la société telle qu’elle est et il critique l’oppression sociale surtout en ce qui concerne les femmes et leur éducation, MAIS je ne pense pas qu’on puisse dire que c’est un roman ’profondément moral’ ou didactique. Je pense que c’est plutôt amoral.

Mon professeur a été bien clair: elle veut un plan avec le devoir et il faut que chaque partie soit bien construite.

Elle ne veut pas tout simplement:

en quoi est-ce que c’est moral?
en quoi est-ce que ce ne l’est pas?
finalement, pourquoi c’est tension/ ambiguité => ammoralité

Il faut que la dissertation soit très bien faite.

Est-ce que quelqu’un a des idées? je me sens un peu perdu.

Je saurais parler du rôle de la société, de l’amour sentimental vs. amour stratégique / fierté dans le roman, mais au niveau de la moralité je me sens un peu perdue.

Il y a aussi le fait que ce roman s’interroge souvent sur l’acte de l’écriture; en quoi la parole écrite peut devenir une arme de manipulation; si Laclos voulait nous faire une leçon de moral, je pense qu’il serait inutile de nous rappeler que tout cela = écrit, une versione des faits, pas une vérité absolue....

Merci beaucoup!

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Laclos, les Liaisons dangereuses : un roman moral ?

Une réflexion => Ne pas oublier le titre exact : Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans une société pour l'instruction de quelques autres avec, en exergue, une phrase de la Préface de La Nouvelle Héloïse : "J'ai vu les mœurs de mon temps et j'ai publié ces lettres." Suivent un "Avertissement de l'éditeur" et une "Préface du rédacteur", de la main de Laclos, où il cherche à expliquer la portée morale de son œuvre : choses à ne pas faire ! Bien entendu, on se dépêche de les faire...