#1 26/11/2007 17:15

Léah
10013 message(s)
Langues vivantes Traduction d'un poème de James Joyce

Bonjour amis anglais et anglicistes
Que pensez-vous du procédé de traduc qui, pour proposer une version versifiée, a ajouté quelques mots qui n'existent pas dans l'original ? (perso je suis contre)


From dewy dreams, my soul, arise,
   From love’s deep slumber and from death,
For lo ! the trees are full of sighs
   Whose leaves the morn admonisheth.

Eastward the gradual dawn prevails
   Where softy-burning fires appear,
Making to tremble all those veils
Of grey and golden gossamer.

While sweetly, gently, secretly,
   The flowery bells of morn are stirred
And the wise choirs of faery
   Begin (innumerously !) to be heard.

À la rosée du rêve arrache-toi, mon âme,
À la lourde torpeur de l’amour, à sa mort,
Voici que de soupirs les arbres sont emplis,
Eux dont le jeune jour admoneste les feuilles.

Déjà l’aube grandit et règne à l’orient
Où surgissent des feux qui brûlent doucement
Et elle fait trembler tous ces ors et ces gris,
L’impalpable réseau des toiles d’araignées.

Tandis que doucement, tendrement, en secret,
S’ébranlent du matin les carillons fleuris
Et que les chœurs savants de la grande féerie,
Innombrables ! — partout commencent à monter.

James Joyce, Poèmes (Chamber Music, Pomes Penyach), édition bilingue, Poèmes traduits de l’anglais et préfacés par Jacques Borel, Gallimard, 1967


Tenir un seul cheveu dans sa main.
Y parvenir.

#2 26/11/2007 17:54

JSC
6412 message(s)
Langues vivantes Traduction d'un poème de James Joyce

Bonjour Léah,
exercices délicats: la traduction; la critique.
En plus James Joyce est reconnu pour une écriture obscure.
Irlandais, francophone, rebel, voyageur, son "Ulysse" est un momument.

1. Le rythme:       –  –   –   –   x4 pour chaque strophe.
Il est peu probable que l'on le retrouve en français. Mais ne devait-opn pas essayer de trouver un mètre, des pieds semblables pour les 3 strophes?
NB sweetly, gently secretly est une progression rhétorique (2+2+3 syllabes).
Finalement c'est cassé dans le dernier vers "Begin (innumerously) to be heard. (Sinon qu'il prononce le deuxième mot "in-num-'r'sly" (3 syllabes!)
2. La rîme: ABAB. Itou.
3. Assonances et alitération: dewy dreams => rosée de rêve  ; dreams, souls, arise, love's slumber  ???; From....From = >À....À  ; morn admonisheth => jeune jour ; gray, golden, gossamer ;
4. Le sens: slumber est difficile. C'est un mot poétique pour sommeil. Torpor = Torpeur, que je croyais un ralentissement de fonctions corporelles dans un sense plutôt médical ou l'étape avant la mort. Pourquoi "sa" mort au lieu de "la" ou "ma"?
"Prevails" = domine. "all those veils Of grey and golden gossamer" tu as plutôt interprété à ta guise. Je n'ai malheureusement pas d'abord le sens que le feu refleté dans les gouttelettes d'eau, prismiques, évoque le tremblement que l'on aperçoit. Ensuite veils = voiles. N'est-ce pas possible qu'il s'agit de la brume matinale qui prend graduellement (gradual = pas à pas) couleur?
"are stirred" & "to be heard" sont des modes passifs des verbes. {On ne sait pas par quoi les clochettes sont légerement sécouées d'ailleurs.} Le mode actif active de trop ces laisser-allers, je trouve; mais ce n'est pas pour autant que j'aurai une proposition meilleure!

Tout en tout, le sens est traduit, mais le sens intime/interne moins, dirais-je.

Voilà un premier jet!

Dernière modification par JSC (26/11/2007 17:54)


La moralité moderne veut que l'on accepte les normes de son époque. Qu'un homme cultivé puisse les accepter me semble la pire des immoralités. (O. Wilde)

#3 26/11/2007 18:02

Léah
10013 message(s)
Langues vivantes Traduction d'un poème de James Joyce

Merci JSC !
Mais je n'ai pas interprété, la traduc est de Jacques Borel...
Torpeur, oui c'est un peu comme un engourdissement, (ou sur une longue période l'hibernation)
En français le rythme peut se rapprocher des octosyllabes, mais bien sûr on n'aura pas les accents ainsi distribués

For, lo ! : lo est-il un raccourci pour look ? Alors, regarde ! ou Alors, vois ! Le “voici que” de la traduc ne rend pas compte de cette interpellation

Dernière modification par Léah (26/11/2007 18:03)

#4 26/11/2007 18:04

Jean
32 message(s)
Langues vivantes Traduction d'un poème de James Joyce

Bonsoir,

Je ne t'apprendrai pas que la traduction est un exercice hautement périlleux, à plus forte raison quand il s'agit de poésie.
Réussir l'adaptation d'un poème tel que celui-là, en alexandrins qui plus est, me comble personnellement d'admiration.

#5 26/11/2007 18:06

Léah
10013 message(s)
Langues vivantes Traduction d'un poème de James Joyce

Je suis d'accord, si effectivement la tentative est présentée comme une adaptation et pas comme une traduction.

#6 26/11/2007 18:46

Jean
32 message(s)
Langues vivantes Traduction d'un poème de James Joyce

Je suis d'accord sur ce point.
Le métier de traducteur devrait s'appeler plutôt adaptateur.

#7 26/11/2007 19:31

JSC
6412 message(s)
Langues vivantes Traduction d'un poème de James Joyce

Léah a écrit :

For, lo ! : lo est-il un raccourci pour look ? Alors, regarde ! ou Alors, vois ! Le “voici que” de la traduc ne rend pas compte de cette interpellation

"Lo" =  over there (là bas), à mon sens. Souvent en couple avec "and behold" (et regarder).
Je me demande si je n'aurais pas préféré "voilà", voici indique trop de proximité, je trouve.
{"For" = conjonction causuale ??? (à cause de ceci), normalement}.

Alexandrins, hein? J'avoue de ne pas avoir trouvé, bien que...

#8 27/11/2007 12:04

Ina
429 message(s)
Langues vivantes Traduction d'un poème de James Joyce

Leah,

La traduction est une femme belle mais infidèle (D'ablancourt)

#9 27/11/2007 12:57

JSC
6412 message(s)
Langues vivantes Traduction d'un poème de James Joyce

Alexandrins: je compte, je compte! Presque toujours 12 syllabes par ligne, mais il me semble que je m'arrange avec les 'e' muets de façon différente pour chacun pour arriver à 12.
Et les alexandrins n'ont-il pas un pied?
Et les alexandrins sans rîme? C'est pas du grand Art, hein?

#10 27/11/2007 13:38

Ina
429 message(s)
Langues vivantes Traduction d'un poème de James Joyce

Traduire de la poésie c'est certainement la tache la plus compliquée surtout de l'anglais au français.

La versification française est syllabique (car le français est une langue syllabique !)
Un alexandrin par exemple est un vers de 12 syllabes.
La versification anglaise  doit prendre en compte l'accent de mot ( l'accent lexical ). Or la versification n'est pas simplement accentuelle car elle prend également en compte le nombre de syllabes, on a donc affaire à une versification accentuelle-syllabique.
Il faut donc au final faire attention au nombre de syllabes et à l'alternance de syllabe accentuée (donc forte) et de syllabe non accentuée (faible).
La plupart des types de pieds métriques les plus communs en anglais n'ont pas véritablement d'équivalent en français:
Le iamb (je ne sais pas si on utilise ce mot en français?) composé d'une syllabe non accentué suivie d'une syllabe accentuée.
Le trochée son inverse...

La tache est vraiment ardue.

Mais de toute manière que ce soit en poésie ou dans un autre genre, la traduction est toujours une trahison en quelque sorte.