#1 14/06/2006 11:27

Jean-Luc
2800 message(s)
Bac de français Proposition de corrigé pour l'EAF du bac 2006 en séries S et ES

Devant le grand nombre de demandes d'avis sur ces épreuves, je vais essayer modestement d'apporter ma contribution.

Ce travail dépend de mes disponibilités.

Remarques préliminaires

J'attire aussi l'attention des futurs lecteurs de cette discussion sur le fait
- que je ne pourrai répondre à chacun,
- que ces propositions n'ont pas été produites en temps limité comme pour le bac, et que j'ai pu consulter des sources auxquelles les candidats n'avaient pas accès pendant l'épreuve,
- qu'enfin elles sont le fruit d'une longue fréquentation avec les textes littéraires, ce dont les candidats bacheliers ne peuvent en principe se prévaloir.

Moralité : Il n'est donc pas étonnant que vos devoirs puissent différer notablement de mes réponses sans pour autant être ratés.

1 - Sujet :

La Légende de l'Homme à la Cervelle d'Or

A la dame qui demande des histoires gaies.

En lisant votre lettre, madame, j'ai eu comme un remords. Je m'en suis voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes, et je m'étais promis de vous offrir aujourd'hui quelque  chose de joyeux, de follement joyeux.
Pourquoi serais-je triste, après tout ? Je vis à mille lieues des brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et musique ; j'ai des orchestres de culs-blancs (1), des orphéons (2) de mésanges ; le matin, les courlis(3) qui font "Coureli ! coureli !", à midi, les cigales, puis les pâtres qui jouent du fifre(4), et les belles filles brunes qu'on entend rire dans les vignes... En vérité, l'endroit est mal choisi pour broyer du noir ; je devrais plutôt expédier aux dames des poèmes couleur de rose et des pleins  paniers de contes galants.
Eh bien, non ! Je suis encore trop près de Paris. Tous les jours, jusque dans mes pins, il m'envoie les éclaboussures de ses tristesses... A l'heure même où j'écris ces lignes, je viens d'apprendre la mort misérable du pauvre Charles Barbara (5) ; et mon moulin en est tout en deuil.
Adieu les courlis et les cigales ! Je n'ai plus le cœur à rien de gai... Voilà pourquoi, madame, au lieu du joli conte badin(6) que je m'étais promis de vous faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une légende mélancolique.

Il était une fois un homme qui avait une cervelle d'or ; oui, madame, une cervelle toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les médecins pensaient que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tête était lourde et son crâne démesuré. Il vécut cependant et grandit au soleil comme un beau plant d'olivier ; seulement sa grosse tête l'entraînait toujours, et c'était pitié de le voir se cogner à tous les meubles en marchant... Il tombait souvent. Un jour, il roula du haut d'un perron et vint donner du front contre un degré (7) de marbre où son crâne sonna comme un lingot. On le crut mort, mais en le relevant, on ne lui trouva qu'une légère blessure, avec deux ou trois gouttelettes d'or caillées dans ses cheveux blonds. C'est ainsi que les parents apprirent que l'enfant avait une cervelle en or.
La chose fut tenue secrète ; le pauvre petit lui-même ne se douta de rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus courir devant la porte avec les garçonnets de la rue.
On vous volerait, mon beau trésor ! lui répondait sa mère...
Alors le petit avait grand'peur d'être volé ; il retournait jouer tout seul, sans rien dire, et se trimballait (8) lourdement d'une salle à l'autre...
A dix-huit ans seulement, ses parents lui révélèrent le don monstrueux qu'il tenait du  destin : et, comme ils l'avaient élevé et nourri jusque-là, ils lui demandèrent en retour un peu de son or. L'enfant n'hésita pas ; sur l'heure même, - comment ? par quels moyens ? la légende ne l'a pas dit, - il s'arracha du crâne un morceau d'or massif, un morceau gros comme une noix, qu'il jeta fièrement sur les genoux de sa mère... Puis, tout ébloui des richesses qu'il portait dans la tête, fou  de désirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en alla par le monde en gaspillant son trésor.

Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l'or sans compter, on aurait dit que sa cervelle était inépuisable... Elle s'épuisait cependant, et à mesure on pouvait voir les yeux s'éteindre, la joue devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une débauche folle, le malheureux, resté seul parmi les débris du festin et les lustres qui pâlissaient s'épouvanta de l'énorme brèche qu'il avait déjà faite à son lingot : il était temps de s'arrêter.
Dès lors, ce fût une existence nouvelle. L'homme à la cervelle d'or s'en alla vivre à l'écart, du travail de ses mains, soupçonneux et craintif comme un avare, fuyant les tentations, tachant d'oublier lui-même ces fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur, un ami l'avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son secret.
Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en sursaut par une douleur à la tête, une effroyable douleur ; il se dressa éperdu, et vit, dans un rayon de lune, l'ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau...
Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait !...
A quelque temps de là, l'homme à la cervelle d'or devint amoureux, et cette fois tout fut fini...
Il aimait du meilleur de son âme une petite femme blonde, qui l'aimait bien aussi, mais qui préférait encore les pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordorés (9) battant le long des bottines.
Entre les mains de cette mignonne créature, - moitié oiseau, moitié poupée, - les piécettes d'or fondaient que c'était un plaisir. Elle avait tous les caprices ; et lui ne savait jamais dire non ; même, de peur de la peiner, il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de sa fortune.
- Nous sommes donc bien riches ? disait-elle.
Le pauvre homme lui répondait :
- Oh ! oui... bien riches !
Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crâne innocemment.
Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des envies d'être avare ; mais alors la petite femme venait vers lui en sautillant, et lui disait :
Mon mari, qui êtes si riche ! Achetez-moi quelque chose de bien cher...
Et il lui achetait quelque chose de bien cher.
Cela dura ainsi pendant deux ans ; puis, un matin, la petite femme mourut, sans qu'on sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor touchait à sa fin ; avec ce qui lui restait, le veuf fit faire à sa chère morte un bel enterrement. Cloches à toute volée, lourds carrosses tendus de noir, chevaux empanachés, larmes d'argent dans le velours, rien ne lui parut trop beau. Que lui importait son or maintenant ?... Il en donna pour l'église, pour les porteurs, pour les revendeuses d'immortelles (10) ; il en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetière, il ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, à peine quelques parcelles aux parois du crâne.
Alors on le vit s'en aller dans les rues, l'air égaré, les mains en avant, trébuchant comme un homme ivre. Le soir, à l'heure où les bazars s'illuminent, il s'arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout un fouillis d'étoffes et de parures reluisait aux lumières, et resta là longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de cygne. "Je sais quelqu'un à qui ces bottines feraient bien plaisir ", se disait-il en souriant ; et, ne se souvenant déjà plus que la petite femme était morte, il entra pour les acheter.
Du fond de son arrière-boutique, la marchande entendit un grand cri ; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui s'accotait au comptoir et la regardait douloureusement d'un air hébété. Il tenait d'une main les bottines bleues à bordure de cygne, et présentait l'autre main toute sanglante, avec des raclures d'or au bout des ongles.
Telle est, madame, la légende de l'homme à la cervelle d'or.

Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d'un bout à l'autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre de leur cerveau et paient en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie. C'est pour eux une douleur de chaque jour ; et puis, quand ils sont las de souffrir...

(1) culs-blancs : oiseaux
(2) orphéons : instruments de musique
(3) courlis : oiseaux dont la taille varie de celle du pigeon à celle du corbeau
(4) fifre : petite flûte en bois au son aigu et perçant
(5) Charles Barbara : auteur de romans et de contes sombres et fantastiques, il collabora aux mêmes journaux qu'Alphonse Daudet. II se suicida après la mort de sa femme.
(6) conte badin : récit gai et léger
(7) degré de marbre : marche d'un escalier
(8) trimballait : argot pour se déplacer.
(9) mordorés : d'un brun chaud aux reflets dorés
(10) immortelles : fleurs jaunes souvent employées dans la confection des couronnes funéraires

2 - Question préalable

Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Après avoir lu attentivement le texte, vous en dégagerez brièvement la morale, puis vous direz à quel(s) genre(s) on peut le rattacher. Vous justifierez votre réponse.


La morale de ce récit est ambiguë. Daudet semble y hésiter entre trois voies :
-    celle du désir qui consume au point de ne plus oser vivre comme dans la Peau de chagrin de Balzac, avec en corollaire la tentation du repli sur soi ;
-    celle de l'amour destructeur et de la femme futile, une parabole sur le martyre dans le mariage par incompréhension de l'autre et oubli de soi ;
-    et enfin celle de la situation particulière du génie (symbolisé par la cervelle d'or), de l'artiste, hors de l’« humaine condition » (c’est la veine romantique et surtout baudelairienne), cette voie étant en fait annoncée dès le début du texte par la mort de Charles Barbara, ce qui conduit Daudet à pencher pour le récit pathétique. Ce don du génie impose une mission particulière, le sacrifice pour ses lecteurs, le don total de soi, comme dans le Pin des Landes de Gautier ou le Pélican de Musset.
Daudet présente d'abord sa production comme un conte fantastique (au demeurant parfois parodié avec humour), « une légende mélancolique ». Le dialogue initial pourrait aussi le rattacher à une forme libre du genre épistolaire. Mais du fait de la morale finale et de l'avertissement de l'auteur : « Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d'un bout à l'autre... », ce récit devient un apologue.

La suite dès que possible...


Jean-Luc    "Il n'y a jamais nulle part où aller qu'en dedans." Doris Lessing :)
 

#2 14/06/2006 19:11

Jean-Luc
2800 message(s)
Bac de français Proposition de corrigé pour l'EAF du bac 2006 en séries S et ES

Commentaire

Vous commenterez le passage suivant : "A quelque temps de là [...] souffrir" (l. 50 à 86).


Le piège était de vouloir commenter tout le texte, alors que le sujet précisait seulement un extrait. Mais en contrepartie, l’analyse ne pouvait faire l’impasse du début qui colorait le récit et donnait les clés de l’apologue.

Daudet est connu plutôt comme un écrivain réaliste et un conteur facile, élégant. Ce texte est pourtant tiré des Lettres de mon moulin, un recueil plutôt souriant. Mais si l’on se réfère à la propre vie d’Alphonse Daudet qui a connu à la fois des débuts difficiles par suite de la ruine de ses parents et de graves difficultés de santé, mais qui a conquis un vrai succès grâce à son œuvre littéraire, il ne faut pas nous étonner de la tonalité pessimiste du texte et de la revendication de sa différence par son auteur. Dans ce récit en forme d’apologue, Daudet nous livre quelques considérations sur l’artiste et plus précisément l’homme de lettres.

1.    Un conte fantastique (ou un récit ayant l'apparence d'un conte fantastique)
1)    Un récit de fiction
2)    Dialogue
3)    Dans la morale, Daudet revendique en partie le rattachement à ce genre : "Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d'un bout à l'autre"
4)    Un personnage étrange au comportement logique mais étrange (à noter les aspects parodiques dans le développement hyper logique d’un cerveau en or) dans un contexte réaliste et pessimiste.

2.    Mettant en scène deux personnages opposés
1)    La jeune femme : Une coquette très intéressée à la cervelle d’oiseau, misogynie de Daudet qui voit seulement la futilité de la femme.
2)    L'homme à la cervelle d'or : un amoureux sincère, un intellectuel altruiste, exploité, un personnage grandi par son martyre silencieux et sa fin édifiante…

3.    Une parabole de la création artistique
1)     une fin pathétique : champ lexical de la douleur, images violentes (main sanglante...), aliénation : oubli de la mort de sa femme…
2)    la morale exemplaire : volonté de donner une portée générale, hyperboles pour frapper les esprits, la mort sous-entendue à la fin du texte... Le lecteur est invité à réfléchir : le don serait-il une malédiction ? L’écrivain au service de ses lecteurs, la création épuisante et mortifère, la création non reconnue, la solitude de l’artiste…

Daudet nous livre là un texte étrange très différent des autres Lettres de mon moulin. La gravité de cette nouvelle nous révèle un auteur angoissé très proche de certains écrivains romantiques par le thème (la grandiose malédiction du génie) comme par le traitement (le recours au fantastique). Ce texte donc, sans être autobiographique, lève un coin du voile sur le pessimisme foncier de Daudet qui en d’autres occasions le dissimule avec soin derrière des évocations provençales souriantes.


* * *
Ce corrigé est également en ligne, avec une autre mise en page, à cette adresse : http://www.etudes-litteraires.com/bac-f … s-2006.php

Dernière modification par webmestre (16/06/2006 22:56)

 

#3 16/06/2006 13:06

zouette
2 message(s)
Bac de français Proposition de corrigé pour l'EAF du bac 2006 en séries S et ES

Moi comme plan j'ai fait :

I/ Amour
   1) l'amour de l'homme à la femme
   2) l'amour de la femme à l'homme (amour de l'argent >> matérialiste)

II/ Dégradation progressive
   1) attitude
       a) l'homme accepte tout
       b) prise de conscience de sa dégradation : peur
       c) perte de ses facultés totales
   2) conduite vers la mort
       a) mort de la femme
       b) mort de l'esprit
II/ morale du conte avec les différentes morales possibles

Conclusion avec ouverture sur différentes fables, apologue, comme avec les Fables de la Fontaine etc.

ça va ?

 

#4 16/06/2006 18:37

Jean-Luc
2800 message(s)
Bac de français Proposition de corrigé pour l'EAF du bac 2006 en séries S et ES

Dissertation (16 points)

"Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d'un bout à l'autre..." écrit Alphonse Daudet dans La Légende de l'Homme à la Cervelle d'Or.
Vous vous demanderez pourquoi certains écrivains ont recours à la fiction pour transmettre des vérités ou des leçons.
Vous répondrez en vous appuyant sur le texte d'Alphonse Daudet et sur d'autres œuvres que vous connaissez.


Ce sujet dans sa formulation n’appelait pas de discussion : il ne demandait pas si les auteurs avaient raison ou tort de recourir à la fiction dans leurs visées didactiques.
Ce "pourquoi" demandait simplement de décrire les principales raisons de ce choix chez les écrivains. Cette question orientait donc vers un plan thématique ou éventuellement analytique. En outre elle envisageait seulement les avantages pour l'auteur, le lecteur ne pouvant intervenir que dans le cadre d'une stratégie de séduction de la part de l'auteur.

La problématique ressortait de l’opposition implicite entre fiction et vérité ou leçon. Si la fiction est une création imaginaire, elle peut être entachée d’approximation, d’illusion et donc perdre le caractère d’exemplarité que l’on attend d’un enseignement. Surgissaient alors les notions d’efficacité ou de commodité ou de séduction qui pouvaient justifier en tout ou partie l’appel au récit fictionnel de la part des écrivains désireux de convaincre leur lectorat.

Dans la proposition qui suit, j’ai volontairement restreint mes exemples à l’œuvre de Voltaire et essentiellement au conte de Zadig et aux romans de l’Ingénu et Candide.
-    parce que ces œuvres sont assez généralement retenues par les professeurs de 1re,
-    à des fins pédagogiques, pour montrer que la connaissance approfondie de quelques œuvres (à condition d’avoir mené préalablement la rédaction de fiches de lecture précises) permet une mobilisation efficace des connaissances.


Introduction : L’humanité a gardé une part d’enfance. Elle aime être bercée de belles histoires qui lui permettent de rêver, de s’évader loin de la terne réalité ou d’éprouver le délicieux frisson de la peur. Il n’est pas étonnant que les écrivains aient cherché à exploiter ce goût pour transmettre des idées ou une expérience personnelle qui leur tenaient à cœur. Conscient de cet attrait de ses lecteurs et de l’intérêt de l’entreprise pour un écrivain qui produit des feuilletons à succès, Alphonse Daudet écrivait dans La Légende de l'Homme à la Cervelle d'Or : "Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d'un bout à l'autre...".
Il cherchait en quelque sorte à s’excuser de l’emploi de la facilité du récit pour transmettre une vision très personnelle de la mission de l’intellectuel, voire de sa conception de l’homme de lettres.
Au nom de quelle efficacité l’écrivain choisit-il la séduction du récit fictionnel, jusque dans ses limites merveilleuses ou irrationnelles, afin de transmettre un enseignement véritable ou une leçon de vie ?
Le désir de plaire pour mieux s’attacher son lecteur est sans conteste la première ambition de l’écrivain conteur, mais il s’agit sans doute aussi de créer une complicité intellectuelle avec le destinataire. Enfin certains écrivains y ont vu une voie royale pour se créer un univers sur mesure au service de leur engagement.

1.    Plaire pour mieux enseigner : de l’apologue au conte philosophique
a. Le recours au récit, à un monde plaisant pour faire passer des idées sérieuses
b. Éviter l'abord rebutant des abstractions arides, donner la consistance de la vie à des propos abstraits
c. Mettre en situation, illustrer
d. Surprendre
e. Éviter de paraître moraliser dans un premier temps
Toutes ces visées se résument à toucher de nouveaux lecteurs : C'est un choix d'efficacité pour Voltaire. Déjà l'épître dédicatoire à la sultane Shéraa dans Zadig est révélatrice. Voltaire nous y apprend son intention de dispenser des vérités philosophiques à un public qui ne lisait pas ses œuvres sérieuses : les femmes, grandes amatrices de récits étranges et larmoyants. De même Candide se présente d'abord comme un roman d'aventures, un roman sentimental. Et si Voltaire tolère parfois le mirage du merveilleux, du fantastique, c'est par concession au goût du temps, pour amener un public infantile aux vérités de la raison : "S'il nous faut des fables, que ces fables soient du moins l'emblème de la vérité! J'aime les fables des philosophes, je ris de celles des enfants, et je hais celles des imposteurs" écrit-il dans l’Ingénu. En fait, l'histoire n'est qu'un prétexte à instruire. D'ailleurs dans Zadig par exemple la parodie du style fleuri du conte oriental par la surcharge, l'humour ou l'ironie nous invite à ne pas nous laisser séduire par l'étrangeté du récit. Zadig est un ouvrage "moral, philosophique digne de plaire à ceux qui haïssent les romans", c'est un "ouvrage qui dit plus qu'il ne semble dire". Nous voilà prévenus ! Voltaire justifie là ses concessions au goût du temps. D’ailleurs au sujet des contes philosophiques, Voltaire écrivait dans une lettre à Moultou, le 5 janvier 1763 : "il faut être très court, un peu salé, sans quoi les ministres et madame de Pompadour, les commis et les femmes de chambre, font des papillotes du livre". On ne peut se montrer plus pragmatique et méprisant.

2.    Créer la complicité intellectuelle
- Rendre plus accessibles les idées abordées en les illustrant par des apologues amusants : la comédie du grand siècle qui prétend châtier les mœurs en faisant rire. C'est le rire de dérision : celui qu'a pratiqué Molière et la comédie classique. Castigat ridendo mores. Elle châtie les mœurs en les ridiculisant. Un vice n'est jamais innocent, pourtant le ridiculiser peut conduire à une prise de conscience salvatrice.
• Les arguments y deviennent plus crédibles dans la mesure où ils paraissent vérifiés : ils sont attestés par leur existence, leur apparence de réalité même fictionnelle.
• La fiction est écrite aussi pour un public de lettrés. Dans l'Ingénu, roman de 1767, Voltaire expose ses théories sur la « fable des imposteurs » (mythologie, textes religieux, origines mythiques par lesquelles un peuple se légitime), la « fable des enfants » (le conte pour le plaisir) et la « fable des philosophes », « emblème de la vérité ». Seule cette dernière justifie l’entreprise du conteur auprès des esprits libres.
• Le récit apologétique introduit d'autres forces dans la stratégie argumentative : une obligation de légèreté, de dynamisme, des qualités d'observation, le sens du ridicule, la recherche des ruptures de rythme, des raccourcis pour dénoncer des absurdités. En somme des équivalents à l'art de la formule chez les moralistes ou les essayistes.
• L'apologue crée une complicité intellectuelle avec le lecteur qui est invité à lire derrière les mots (à cause de la censure). Il faut échapper à la censure par un langage codé. Cette obligation pour Voltaire en raison de récits très critiques pour le pouvoir en place est l’occasion de clins d’œil réjouissants à destination des initiés qui sont par là-même valorisés.
• De même le récit n'impose pas explicitement une idée, il invite le lecteur à réfléchir par lui-même, à tirer la leçon du récit : les aventures de Candide nous amènent peu à peu à revoir notre conception du mal et du bonheur. La morale de Candide est une invitation à réfléchir sur notre manière de traduire concrètement ce que nous avons compris au travers de la formule finale énigmatique. Que veut dire exactement "il faut cultiver son jardin" ? Le conteur habile cherche à intriguer pour mieux faire réfléchir.

3.    Créer un univers sur mesure
. Mis entre les mains d'écrivains doués, le futile apologue devient une arme redoutable.
. Le conte n'est pas le monde tel qu'il est : il permet de réintroduire la féerie, le merveilleux, l'utopie : par exemple dans Candide, la rencontre avec les rois à Venise, les entretiens avec le derviche et le jardinier dans le dernier chapitre, et surtout l’eldorado. Il autorise donc l’irruption d’une vérité condensée, idéale ou réinterprétée. La narration évoque un univers intemporel et imaginaire (comme en témoigne l'incipit de Candide : «Il y avait en Westphalie, dans le château de monsieur le baron de Thunder-ten-tronckh,...») porteur de significations symboliques.
. Le conte fait parfois appel à des événements réels : Tremblement de terre de Lisbonne, exécution de l'amiral Byrd… Mais sans souci de vraisemblance dans la chronologie ou dans l’enchaînement. Ce mélange subtil de fiction et d’allusions à des faits contemporains maintient toujours l’esprit du lecteur en alerte, lui évite la distraction facile du roman et crée un univers commode pour faire ressortir des situations judicieusement agencées dans leur apparente déraison.

C’est que la fonction du récit fictionnel est de permettre de voir la vérité du monde au-delà de l'apparence
- en simplifiant la complexité du monde réel,
- en donnant des leçons
Il contient plusieurs apologues, courts récits s’achevant sur un aphorisme prétendant enseigner une sagesse partielle, comme des points d’étape.
Ex. : le voyage en Eldorado et sa morale « il n'y a rien de solide que la vertu et le bonheur de revoir Mlle Cunégonde ».
La rencontre avec le nègre de Surinam est un dialogue qui se termine par deux maximes : « C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe » « on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible ».
D’une manière générale, les diverses péripéties servent à dénoncer l’illusion de l’optimisme. Le roman se termine lui-même par une sagesse générale : « il faut cultiver notre jardin ».
En fait, il s’agit de mettre en relief une certaine vérité : Le récit devient un conte philosophique.
Le conte voltairien se présente comme une thèse que viennent appuyer ou démonter de nombreux exemples et contre-exemples, correspondant aux diverses péripéties, souvent contrastées (l'opulence de l'Eldorado s'oppose au dépouillement total du nègre de Surinam), qui rythment le récit. Chaque aventure permet de faire avancer le héros qui, progressant pas à pas, arrive à maturité au terme de l'histoire. Dans le conte philosophique, le récit fictionnel devient un récit d'apprentissage. La portée du conte est souvent perceptible dès le titre (ou plus exactement le sous-titre), qui pointe de manière à peine détournée le sujet dont il va être question : ainsi, les épreuves que Candide ou l'optimisme va devoir affronter vont profondément remettre en question l'optimisme initial qui caractérise le héros.
Cette construction linéaire montre la volonté clairement didactique du récit dont la finalité essentielle est d'instruire. En ce sens, les contes philosophiques de Voltaire illustrent bien des débats du siècle des Lumières et sont représentatifs des multiples combats menés par l'auteur, notamment pour le respect des droits, la tolérance, la liberté, etc.

Conclusion : Un écrivain de métier peut donc tirer de nombreux profits du recours aux facilités du récit : de l’art de captiver le lecteur potentiel pour s’immiscer plus sûrement dans son esprit, l’auteur peut cultiver ensuite le jeu de la valorisante complicité intellectuelle qui transforme un lecteur anonyme en allié puis en ami. Le comble du métier est alors de substituer la trame fictionnelle à la terne réalité dénuée de sens pour délivrer la leçon ultime, seule capable d’amener le lecteur à rejoindre l’élite des esprits éclairés.
Parvenus à ce point de notre réflexion, nous percevons bien comment la littérature militante  qui pousse la fiction dans ses derniers retranchements peut se révéler fort manipulatrice. Voltaire n’a pas échappé à la critique : ses détracteurs lui ont reproché d'être un simplificateur outrancier, un caricaturiste malhonnête, un marionnettiste ricanant. Pourtant les œuvres qui recourent à la fiction sont celles qui ont traversé les siècles et qui continuent de nous intéresser moins en raison de leurs simplifications, de leurs partis pris, de leurs rancunes, de leurs polémiques que de leur virtuosité. Les essais philosophiques dont Voltaire attendait la célébrité s’empoussièrent dans les bibliothèques alors que les contes et romans d’abord reniés par leur auteur ont finalement assuré sa gloire.

* * *
Ce corrigé est également en ligne, avec une autre mise en page, à cette adresse : http://www.etudes-litteraires.com/bac-f … tation.php

Dernière modification par webmestre (17/06/2006 01:33)

 

#5 16/06/2006 21:42

blablabla
7 message(s)
Bac de français Proposition de corrigé pour l'EAF du bac 2006 en séries S et ES

c'est le corrigé le plus rassurant de ma vie, MERCI ! ^^

 

#6 17/06/2006 00:02

Caligula
6 message(s)
Bac de français Proposition de corrigé pour l'EAF du bac 2006 en séries S et ES

Je n'avais pas  fait le raprochement cervelle d'or et cervelle d'oiseau, pourtant si évident !!!!
Mais sinon je pense avoir fait un bon commentaire...

 

#7 17/06/2006 01:02

kalida
1 message(s)
Bac de français Proposition de corrigé pour l'EAF du bac 2006 en séries S et ES

kikou

Je vous écris ce message pour remettre en question  le plan de dissertation que vous avez fait : ce n'est qu'une courte partie de ce que la dissertation propose...
En effet, à chaque dissertation nous sommes obligés de poser une problématique même si la question est clairement posée, or ici la problématique serait bien "quel intérêt propose le genre de fiction", et lorsque l'on donne les intérêts,
il va de soi que l'on donne également les limites : le monde n'est pas manichéen la dissertation est à cette image, L'étroitesse d'esprit est un défaut qui a tendance à scléroser les élèves... Cette remise en question s'appuie d'ailleurs sur la citation. En effet, remettre en cause les propos d'un auteur, est bien un fondement essentiel de l'esprit de la dissertation. Enfin, on ne fait pas de dissertation sur une question aussi précise. Il est du ressort de l'élève d'élargir cette question !
L'apologue sous son apparence fantaisiste, énonce des vérités importantes...on pourrait élargir ce propos à la dissertation, qui demande avant tout un esprit critique, plus qu'un étalage de connaissances ...







 

#8 17/06/2006 01:12

Snoopy
76 message(s)
Bac de français Proposition de corrigé pour l'EAF du bac 2006 en séries S et ES

Je soutiens les propos de Kalida, qui me semblent juste. Dans ce sujet, qui touche un thème qui ne peut qu'impliquer la critique, remettre en cause l'argumentation par la fiction me semble essentiel. Le sujet divise bien les écrivains en mentionnant que certains écrivains font le choix de la fiction. On peut naturellement se demander pourquoi certains autres écrivains font un choix différent et s'interroger sur les limites. Le choix de ne pas présenter de limites dans la dissertation me laisse perplexe et dans une incompréhension totale .

 

#9 17/06/2006 10:29

frisette la nénette !
40 message(s)
Bac de français Proposition de corrigé pour l'EAF du bac 2006 en séries S et ES

Youpiii !! Enfin des gens qui pensent comme moi !! Moi aussi je vous soutients ! Je commençais à me demander si j'étais devenue stupide !!! C'est tellement plus logique de tout d'abord approuver une citation puis de la nuancer !!!

Vous ne pouvez pas vous imaginer comme tout cela me rassure !

 

#10 17/06/2006 11:01

Jean-Luc
2800 message(s)
Bac de français Proposition de corrigé pour l'EAF du bac 2006 en séries S et ES

Bonjour Kalida, Snoopy, Frisette et autres lecteurs anonymes,

Vous défendez avec cœur votre liberté d'expression et refusez les limites techniques d'un exercice scolaire. Soit !
Remarquez que la dissertation ne se confond pas exactement avec l'expression dialectique de la pensée. Même si c'est la forme dominante, il en existe d'autres comme le plan analytique, thématique, comparatif. La dissertation est donc une forme commode, ordonnée et codifiée pour couler son argumentation... ou sa présentation.
Le choix de la forme à retenir est régie par la consigne.
La dissertation est d'abord un exercice d'humilité intellectuelle : c'est le sujet proposé par un autre qui impose ses "limites". La problématique n'est pas le droit du candidat à définir ses propres limites mais bien le devoir de reformuler le plus exactement possible celles qu'il discerne dans la formulation du sujet.
Ici au risque de me répéter, la consigne invitait seulement à essayer de se mettre à la place des auteurs pour justifier le choix d'une certaine stratégie argumentative, pas de la discuter.
Et si, dans un tel sujet, le candidat frustré veut absolument montrer son esprit critique, il lui est loisible de le faire dans la phase d'élargissement de la conclusion ou par touches discrètes dans l'illustration thématique de sa présentation (c'est alors affaire de subtilité).
En cette période de coupe du monde de football, que vous croyez avoir raison contre mes avis n'est que de peu d'importance, vous serez de toute façon soumis à l'arbitrage d'un tiers. Si faute il y a, elle ne manquera pas d'être sanctionnée.

Je vous souhaite sincèrement des résultats à la hauteur de vos espérances.

Jean-Luc