Bonsoir Leah,
Bien sûr qu'il serait injuste de faire des Lumières le coupable de tous nos maux.
Mais ceux qui critiquent les bienfaits des Lumières sont sans doute un petit nombre. Il y aurait donc dans mes propos un désir de revenir à plus d'équilibre.
Remarque aussi que je n'ai pas mis tous les pays dans le même sac.
Ensuite la mécanique que je décris à grands traits met en lumière une chaîne de causalité qui remonte à la Révolution française. Les historiens semblent être d'accord sur ces liens.
Alors il convient de se poser deux questions fondamentales :
La Révolution française est-elle l'enfant du Siècle des Lumières ?
Quelle est la responsabilité des philosophes et des écrivains dans l'utilisation de leurs propos et de leurs pensées par des hommes d'action ou des personnels politiques ?
Habituellement les Lumières sont caractérisées par le rationalisme, la foi dans les sciences et le progrès, le déisme, le théisme voire l'athéisme, le combat pour les libertés. Ces voies ni bonnes, ni mauvaises, ni fausses, ni vraies ont souvent abouti à des impasses en raison des excès ou des simplifications abusives liés au militantisme caractéristique des philosophes.
Si Hugo reste un irréductible optimiste, c’est qu’il est aussi un fils spirituel des Lumières, on l’oublie trop souvent. Il suffit de relire Quatre-vingt-treize pour s’en persuader. C’est également une des raisons pour lesquelles la Troisième République en a fait un mythe proposé à tous les petits écoliers français (avec bien sûr sa capacité à conter, la force de son verbe, ses talents littéraires, ses succès populaires, sa carrière politique et son immense culture).
Il convient, je pense, de garder un minimum d'esprit critique vis à vis de ce rationalisme qui fait de la raison une faculté absolue. Est-il besoin de rappeler que c'est cette même raison qui permis la fabrication d'armes destructrices comme la bombe atomique ? Est-il besoin de rappeler quelles prouesses techniques il faut mettre en oeuvre pour organiser l'extermination massive d'une population ?
Comme souvent, il faut ici nuancer son jugement et se garder de proposer un avis catégorique (Pour ou contre les Lumières) trop vite.
Je prends pour exemple toutes ces "philosophies de l'histoire" qui diffusent l'idée (déjà largement répandue) que l'histoire de l'humanité a un sens: celui du progrès. Tout l'humanisme en est empreint. Hegel (pour qui la raison gouverne le monde) en est convaincu. Le marxisme creusera le sillon (même si Marx lui-même n'a jamais affirmé que l'histoire suive une progression linéaire).
Et au final ? En lieu et place de ces "lendemains qui chantent" qui nous étaient promis, nous avons trouvé les purges et les goulags.
"l’homme en bref enfin malgré les progrès de l’alimentation et de l’élimination des déchets est en train de maigrir" (Beckett)
D'un autre côté, renier leur héritage serait fermer les yeux sur une période de l'histoire particulièrement riches en toutes sortes de productions artistiques ou philosophiques. Ce serait oublier tous ces hommes qui se sont battus pour des valeurs en lesquelles ils croyaient. Ce serait renier la beauté de leur combat pour la dignité de l'homme (Pour Pascal et Descartes c'est la pensée qui fait la dignité de l'homme, pour Voltaire c'est l'action). Amener l'homme à faire un usage autonome de sa raison c'est, à mon sens, une noble cause.
En outre, les écrits que nous ont légués les philosophes des lumières gardent toute leur actualité. Relisez donc un "Candide". Quel vivacité dans l'écriture ! Et quel piquant !
Même si on peut être tenté d'idéaliser ces auteurs, ils restent avant tout des hommes. Et comme tous les hommes ils sont habités de passions contradictoires: Voltaire était bel et bien tiraillé entre son profond respect de la dignité humaine et son amour pour l'argent. (Il a par exemple relancé l'économie du petit village de Ferney où il s'est installé, mais tandis que ses employés gagnaient tout juste de quoi vivre, il gagnait le centuple sans que cela ne lui pose aucun problème moral)
En bref... Les Lumières ? Ni pour, ni contre, bien au contraire !
Dernière modification par Sophisme (04/09/2006 17:11)
Au fond, à quoi peut-il bien servir d'être pour ou contre les Lumières, ou quelque mouvement que ce soit qui remonte à un si lointain passé?
Plus intéressant est bien sûr d'essayer de comprendre en quoi nous leur sommes redevables, que ce soit en positif ou en négatif.
Mais si elles devaient être réinventées aujourd'hui, quelle seraient-elles, ces Lumières? Et auraient-elles encore quelquechose à voir avec celles du XVIIIème?
"En fait, c'est un peu comme si on était passé de la bougie à l'électricité. Les peintres des grottes de Lascaux ou d'Altamira n'avaient pas l'électricité ; les artistes du Moyen-Age non plus. Pourquoi la "Renaissance" a-t-elle été baptisée ainsi ? Parce que c'était la redécouverte de la culture gréco-romaine que les moines avait soigneusement gardé dans leurs monastères et que les grand penseurs arabes, comme Averroès, sont venus réveiller en Occident. Le tournant qui s'est opéré à la Renaissance, c'est un changement radical du rapport entre la raison et la foi : la raison, au lieu d'être au service de la foi, prenait son autonomie par rapport aux autorités religieuses. Ce mouvement s'est poursuivi, et renforcé, avec le développement de l'esprit scientifique et technique, et les philosophies rationalistes, puis "laïques", jusqu'à parvenir à "l'humanisme athée". L'électricité est-elle supérieure à la bougie ?"
Dernière modification par Krystyna (24/09/2006 14:26)
Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
Il faut en outre rappeler que les Lumiières, que l'on borne aux penseurs du XVIIIeme siècle, ont eu des prédecesseurs, et notamment ceux que l'on appelle "Les libertins érudits". Je pense plus particulièrement à Cyrano de Bergerac, Gassendi, Le Mothe la Vayer, Naudé, ... et les grands scientifiques (sceptiques ou non) qui ont su remettre en question des principes millénaires parfois, comme Vanini (brûlé), Bruno (brûlé), Galilée (presque brûlé), etc. Et avant eux, il y avait encore Montaigne. Et avant ce dernier, de nombreux philosophes des époques grecques et latines. Et avant eux, etc. Chaque époque a porté ses propres lumières. Les Lumières, c'est l'avenir en pensée. Maintenant, il nous reste plus qu'à savoir quelles sont (ou seront) les Lumières du XXIème siècle.
dur, dur... 
Je considère tout auteur qui "apporte" quelque manière différente de voir, quelque information supplémentaire, quelque réflexion supplémentaire, comme faisant partie des lumières.
Averroès en fut une et bien d'autres philosophes musulmans et arabisants avant lui.
Toute culture est porteuse de lumière; sans les Chinois, les Hindous, les Perses, les Egyptiens, les Grecs, en serions-nous là où nous sommes aujourd'hui, et les "Lumières" auraient-elles été ce qu'elles l'ont?
Dernière modification par lebeau (23/09/2006 13:21)
Que pensez-vous de ce jugement de Paul Guth, dans son Histoire de la littérature française :
On descend du XVIIe au XVIIIe siècle comme on descendrait de l'Himalaya à la Beauce, du pays des géants à celui des pygmées. Au XVIIe siècle, des génies à crinière de lion traversaient des galeries de parade et se donnaient, réciproquement, un spectacle de magnificence. Au XVIIIe, tout se rétrécit : le cerveau, l'épée du gentilhomme, réduite à un dard d'insecte, la perruque, le jabot, les manchettes, les appartements, les passions, la voix, le style.
Ce jugement n'est-il pas un peu excessif ? C'est vrai qu'on pense à lexemple de Molière et de sa Troupe. On pense aussi aux philosophes des Lumières qui, au nom de la raison, combattent la passion.
Pures foutaises ! CE jugement est... honteux. Comment dire que Voltaire est un pygmée par rapport à Molière ? Cela ne veut rien dire. En ce qui concerne la pymétification de la voix et des passions au XVIIIème, je ne peux que rappeler que Mozart, Haydn ou encore Bach sont des auteurs de ce siècle ! De plus les cerveaux sont loin d'avoir rétrécis au XVIIIème... Quelles absurdités !
Au moins ça fait réagir.
Moi aussi j'aime beaucoup Voltaire et les musiciens cités, même si l'auteur parlait surtout des écrivains. Finalement, on cherche toujours à comparer pour chercher le siècle qui fut le meilleur, le plus intelligent, le plus passionné, etc. Ca ne sert pas à grand chose.
Mais les philosophes du XVIIIe eux-mêmes ont ainsi baptisé ce siècle "siècle des Lumières". Un de mes amis disait : "Ils étaient comme des gamins qui ne se sentent plus parce qu'ils ont osé s'affranchir de la tutelle pater-maternelle. Ou comme des poulains qui découvrent leur toute jeune force qui les fait galoper dans la prairie. Mais avec l'âge on revient à la raison et on se dit que les vieux n'avaient pas tort en tout."
Dernière modification par Krystyna (25/09/2006 19:35)