n° 1lundi 12 janvier 2009 à 15 h 10

sergentgarcia
87 message(s)
Je hais les oisifs qui lisent.

Que pensez-vous de cette phrase issue du Zarathoustra de Nietzsche (sauf mémoire défaillante mais cela remonte à bien loin maintenant)?

n° 2lundi 12 janvier 2009 à 19 h 15

Alph
419 message(s)
Je hais les oisifs qui lisent.

Si tu sors la phrase de son contexte, elle ressemble au jugement primaire que l'humanité besogneuse tient sur le compte de l'art depuis l'antiquité. L'art s'est choisi de très mauvais compagnons, très compromettants, en la personne de l'oisiveté et de la mollesse, car celles-ci se heurtent inexorablement à la nécessité pour le groupe de solliciter toutes ses forces vives. Le lecteur est ainsi un tout petit ilot au milieu de l'océan et comme il ne sert à rien, sinon à prendre de la place, les vagues font rouler leur écume sur ses plages, menaçant de l'engloutir tout de bon. Cependant, et quoique Nietzsche ne soit pas à une violence près, ce n'est pas le sens qu'il a donné à sa phrase. J'ai repêché sur internet une partie de l'extrait concerné:

"De tous les écrits, je n'aime que ceux que l'on trace avec son propre sang. Écris avec du sang et tu apprendras que le sang
est esprit.
Il n'est pas facile de comprendre un sang étranger : je hais tous les oisifs qui lisent.
Quiconque connaît le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs, - et l'esprit même empuantira.
Que chacun ait le droit d'apprendre à lire, cela gâte à la longue, non seulement l'écriture, mais encore la pensée.
Jadis, l'esprit était Dieu, puis il devint homme, maintenant il s'est fait populace.
Celui qui trace des maximes avec du sang ne veut pas être lu, mais veut être appris par cœur."

A première vue, on comprend qu'il récuse le "droit à la culture" pour tous, parce que la médiocrité commune, s'emparant des livres, en affadirait le sens, elle infuserait sa propre nature à l'esprit, qui s'avilirait à son contact. Quelles conséquences? Qui a lu un peu Nietzsche sait ce qu'il pense de la dualité de la nature humaine: les forts sont perfectibles, puisqu'ils suivent un chemin ascendant; des faibles on ne saurait rien attendre - ils creusent leur tombe. Aussi, ne misant pas sur la perfectibilité de ces derniers, il ne peut voir l'intérêt qu'il y a à leur faire lire des livres. Quand même ils liraient pour leur propre plaisir, ce ne serait que par oisiveté, c'est-à-dire par confort moral.

Il y a une difficulté à lever dans le passage brusque entre "il n'est pas facile de comprendre un sang étranger" et "je hais les oisifs qui lisent". Je pensais que le sang étranger faisait référence aux antagonismes "populace"/aristocratie, mais l'explication de Putakli m'a convaincu que je faisais erreur.

Édité par Alph (samedi 02 mai 2009 à 00 h 39)


Je suis roi, la raison est mon fou.

n° 3mardi 13 janvier 2009 à 10 h 06

sergentgarcia
87 message(s)
Je hais les oisifs qui lisent.

Merci Alph pour ces remarques pertinentes qui sont pour moi en quelque sorte un petit cours de remise à niveau.
Je ne me souvenais plus à quel point les écrits de Nietzsche pouvaient devenir si dangereux entre des mains habiles.
Quant à la question de l'oisiveté, je la comprends comme étant la marque du lecteur/consommateur opposé à l'écrivain/créateur.
Encore merci.

n° 4vendredi 20 février 2009 à 09 h 30

Putakli
1207 message(s)
Je hais les oisifs qui lisent.

Quand les politiciens croient faire une politique culturelle en encourageant le plurilinguisme, il ne s'agit pas de culture au sens actif et agricole du terme, mais de débrouillardise, à l'opposé de la thèse de Du Bellay dans la Défense et illustration de la langue française.
Traduire implique un effort de plus que lire, l'effort d'écrire avec sa propre langue, avec sa propre encre, avec son propre sang.
C'est de cet effort qu'il est question pour comprendre au sens d'englober, d'assimiler, d'intégrer, afin de restituer à la manière dont un peintre s'inspire d'un autre peintre et pas à la manière dont un faussaire copie un tableau.
L'articulation entre ""il n'est pas facile de comprendre un sang étranger" et "je hais les oisifs qui lisent" porte sur les mots "facile" et oisif". C'est de l'effort qu'il s'agit.
"Quiconque connaît le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur" correspond à l'idée qu'avait Françoise Giroud en lançant l'écriture de magazine, polysémie vaseuse pour raccrocher des lecteurs qui lisent sans comprendre, car il n'y a rien à comprendre, ce qui conduit au psittacisme.
C'est une erreur de voir une opposition "populace"/aristocratie. Elle n'est pas dans le texte. Je rapprocherais plutôt de la phrase de Pascal: "Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger". On peut, à la rigueur, en trouver une trace, mais ce serait sous la forme de l'invitation "toute simple, à la bonne franquette", à laquelle on répond qu'un petit effort de cuisine n'aurait pas été pour déplaire.
"Je hais les oisifs qui lisent"="je hais les perroquets qui récitent"

Édité par Putakli (vendredi 20 février 2009 à 09 h 33)


Préservez-moi de mes amis; mes ennemis, je m'en charge.

n° 5samedi 02 mai 2009 à 00 h 22

Airk
Je hais les oisifs qui lisent.

Ce sont deux choses différentes, les oisifs et ceux qui lisent. Et si un oisif se met à lire, c'est qu'il n'est plus oisif, il lit, il a une activité cérébrale qui lui procure du plaisir. Oserait-on les mélanger ? Est-ce que la lecture est réservée aux "non-oisifs" ?

n° 6samedi 13 juin 2009 à 19 h 40

Goldmund
244 message(s)
Je hais les oisifs qui lisent.

Un grand merci, Alph, pour cette citation savoureuse.


Littéralement et dans tous les sens.

n° 7dimanche 30 août 2009 à 09 h 26

COUROUVE
Je hais les oisifs qui lisent.

J'avais dans la tête la formule "Je hais les paresseux qui lisent" ; ce n'est pas tout à fait la même chose.

C'est toujours pénible quand un paresseux nous balance une citation sans référence, ce qui rend difficile la vérification de la traduction par retour à l'original.

n° 8dimanche 30 août 2009 à 18 h 53

Putakli
1207 message(s)
Je hais les oisifs qui lisent.

I - 8

n° 9lundi 31 août 2009 à 20 h 51

COUROUVE
Je hais les oisifs qui lisent.

Localisation : I, 10, Les discours de Zarathoustra, Lire et écrire

Traduction André Albert : De tout ce qui est écrit, je n’aime que ce que l’on écrit avec son propre sang. Écris avec du sang et tu apprendras que le sang est esprit.

Il n’est pas facile de comprendre du sang étranger : je haïs tous les paresseux qui lisent [ich hasse die lesenden Müssiggänger].

Celui qui connaît le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs – et l’esprit même sentira mauvais.

Que chacun ait le droit d’apprendre à lire, cela gâte à la longue, non seulement l’écriture, mais encore la pensée.

Texte allemand : Von allem Geschriebenen liebe ich nur Das, was Einer mit seinem Blute schreibt. Schreibe mit Blut: und du wirst erfahren, dass Blut Geist ist.

Es ist nicht leicht möglich, fremdes Blut zu verstehen: ich hasse die lesenden Müssiggänger.

Wer den Leser kennt, der thut Nichts mehr für den Leser. Noch ein Jahrhundert Leser — und der Geist selber wird stinken.

Dass Jedermann lesen lernen darf, verdirbt auf die Dauer nicht allein das Schreiben, sondern auch das Denken.

Müßiggänger : flâneur ; oisif ; désœuvré ; traîne-savates.

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