#31 29/06/2008 19:04

Roger de Beauvoir
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Littérature française Jules Barbey d'Aurevilly

Barbey d'Aurevilly a écrit :

Le calme était déjà revenu dans ce dandy, le plus carré et le plus majestueux des dandys, lesquels - vous le savez! - méprisent toute émotion, comme inférieure, et ne croient pas, comme ce niais de Goethe, que l'étonnement puisse jamais être une position honorable pour l'esprit humain.

Alph a écrit :

Oui, la pique adressée à Goethe n'est pas justifiée et elle est d'un goût brutal, mais pourquoi en tenir grief à l'auteur?

Barbey d'Aurevilly développe ou plutôt rappelle ici un principe du dandysme, et par consequent, cette "pique" est tout à fait justifiée.


"Seuls les faibles mettent des années à s'affranchir d'une émotion. Celui qui est maître de soi peut étouffer un chagrin aussi aisément qu'inventer un plaisir." O. Wilde

#32 29/06/2008 19:05

Putakli
388 message(s)
Littérature française Jules Barbey d'Aurevilly

1 - A la lecture du poème cité par JSC, que je ne connaissais pas et que je trouve effectivement médiocre, sinon pîre, j'ai trouvé un intérêt qui fait écho à une autre expérience. En rapprochant la genèse de Carmen de celle de Hauteclaire, j'ai pensé à cette très longue gestation, à travers des essais successifs, en faisant varier les éclairages, les entourages, avec des passages d'un auteur à l'autre, parfois dans un autre genre ou un autre art, qui aboutissent, à force de persévérance à produire un mythe qui s'impose.
C'est aller à contresens de ce qu'on fait habituellement en remontant dans le passé pour aller y chercher les mythes comme dans le beau livre sur les mythes litéraires coordonné par Pierre Brunel. Mais la volonté créatrice vise à installer en l'air un mythe qui n'existe pas et qu'on mûrit jusqu'à ce qu'il puisse paraître au jour, avec l'espoir qu'un jour il saisisse tout le monde et se mette à rayonner. C'est un long travail souterrain.
Le mythe peut être posé par une phrase du Bonheur dans le crime: "Chez Hauteclaire, c'est surtout l'animal qui est superbe." Pour mettre en oeuvre cette idée-là et la faire passer, il s'agit avant tout d'écarter tout le reste. Comme dans le Rideau cramoisi que je trouve moins réussi, la même idée est présentée dans un autre cadre, mais on y retrouve, par exemple, le mutisme.
J'écarte donc tout ce qu'on peut lire sur la biographie, sur les attaches politiques ou sociales, ou sur ce qui a été écrit dans des travaux alimentaires, parce que ce qui m'intéresse le plus c'est de voir l'artiste à l'oeuvre. Comment fait-il ? Je crois qu'à ce moment là; Barbey d'Aurevilly se fiche complètement de la grammaire, du style, et même qu'il se laisse parfois aller à la préciosité par facilité, car ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit. Il s'agit de mise en scène. C'est là qu'il et à son fait, fait très attention et devient vertigineux.Son mythe n'est fait que de réflexions sur des miroirs qui nous le renvoient.

2 - Pour le reste je dirai seulement qu'il ne faut pas confondre une oeuvre d'art avec une copie de bachot ni une réaction d'auteur avec une correction de professeur.
a - Les propos qui ont été retenus comme des jugements sur l'oeuvre littéraire de Barbey d'Aurevilly sont en partie des réactions d'auteurs dont les oeuvres avaient été ciritiquées dans les journaux par le critique Barbey d'Aurevilly. Quand un auteur, dont une oeuvre est en vente, a une mauvaise critique, il est parfois mécontent.
b - Dans un premier stade, une oeuvre d'art ne se note pas, ne se classe pas, et il est même dans l'ordre des choses qu'elle choque et hérisse la plupart des gens. Elle n'est pas faite pour expliquer, mais pour inspirer, comme dans une course de relais. C'est seulement plus tard que la vulgarisation va se produire, mais généralement sur des malentendus. Et alors, on n'est plus dans la création, on est dans l'explication. C'est une autre chaîne de communication. La plupart du temps les deux mondes ne communiquent pas.


Préservez-moi de mes amis; mes ennemis, je m'en charge.

#33 29/06/2008 19:12

Alph
160 message(s)
Littérature française Jules Barbey d'Aurevilly

Merci, et aussi pour m'avoir appris quelque chose à propos du piédestal.

Ma remarque à propos de Céline ne visait ni à te faire aimer Barbey d'Aurevilly, ni même à amortir sa méchanceté au moyen d'un parallèle douteux avec les pratiques des autres. D'autant que je ne sais pas ce que tu penses de Céline. Mais enfin, ce dernier est généralement considéré comme un géant, et ses contradicteurs ne lui font pas un crime d'une remarque désobligeante.

La confusion entre narrateur et auteur est ici sans gravité; on a tous compris que Barbey mettait dans la bouche de son personnage ses propres opinions. Je pense comme toi, et je l'ai dit: Barbey manque de discrétion (mais en même temps, n'est-ce pas le fait de ne pas partager un même socle de valeurs qui nous rend si voyantes ses opinions?).

Sans même parler de Hitchcock, on peut penser à Flaubert. "C'est un homme à pensées rares": Barbey, avec ses gros sabots, n'aurait-il pas eu la finesse d'apercevoir la délicatesse et la discrétion de Flaubert? Il est permis de le croire, mais Barbey ne fait pas que se donner en spectacle (c'est là sa superficialité de dandy, non l'essence de son œuvre, qui est justement de creuser en douce les apparences).

Le personnage du rideau cramoisi est à l'image de ceux qu'affectionnent Barbey d'Aurevilly. S'il est question de baronne et de vicomte, de jeu de whist et de causeries brillantes, les anciens militaires ne manquent pas non plus à l'appel. Et leurs mœurs ne sont pas celles de Werther. Dans ma naïveté adolescente, je pensais Werther à l'image de tous les jeunes hommes cultivés du siècle. Or Les Diaboliques montrent qu'il n'en est rien. Le milieu dans lequel évolue le vicomte est moqueur, narquois, hostile à l'épanchement sentimental; on sait donc dès le début qu'il ne faut pas s'attendre à entendre conter fleurette. Un peu plus loin, dans le dîner d'athées, il est dit que des hommes attablés, dans l'absence de femmes pour calmer les débats, se livrent à des discussions de vieux soudards, grossières et tapageuses. Tu vois comme les réflexions péjoratives à propos de Goethe et de sa "niaiserie" prennent sens dans l'esthétique générale de l'œuvre. Il faut ajouter, comme le fait Roger de Beauvoir, que les dandys répugnent à l'abandon sentimental. Je ne partage pas ses opinions, mais je prends note de leur existence; Barbey représente un type d'écrivain qui est comme l'envers de Goethe.

Dernière modification par Alph (29/06/2008 19:27)


Je suis roi, la raison est mon fou.

#34 29/06/2008 20:18

Jérémy
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Littérature française Jules Barbey d'Aurevilly

Je suis content de vous lire, c'est vraiment intéressant.
Concernant la modernité, la définition que tu donnes varie de celle de Baudelaire à mon avis qui lui aussi n'hésitait pas à concilier le classicisme (les règles du sonnet) avec une nouveauté de ton.
Le paradoxe de la modernité est de vouloir faire de l'original à tout prix ; or, entre l'original et l'originel, il n'y a qu'un pas.


J'ai fait de l'encre mon sang.

#35 29/06/2008 20:19

JSC
6412 message(s)
Littérature française Jules Barbey d'Aurevilly

Roger de Beauvoir a écrit :

Barbey d'Aurevilly développe ou plutôt rappelle ici un principe du dandysme, et par conséquent, cette "pique" est tout à fait justifiée.

Bonsoir, Roger de B.
En entrant "dandyisme principes" ou même  "principles dandyism" dans Google, mes efforts ne furent guère couverts de succès. en effet, il semble que les Dandys n'ont pas fait beaucoup d'effort pour se définir ou se donner un contexte dans lequel ils puissent orbiter.
De mémoire donc, quelques caractéristiques des dandys:
- apparence, particulièrement vestimentaire. "Si on ne peut pas être une œuvre d'art, vaudrait mieux en porter une" (Wilde).
- beauté: cultiver le beau; être esthète.
- transcender l'ordinaire. Oscar Wilde non seulement manquait du goût nécessaire mais viola l'un des principes premiers du dandyisme: ce qui est de se mouvoir avec une grâce ineffablement supérieure dans une société limitée par les conventions." (Jugement un peu dur de la part de Dandyism.net!)
- "être" (ne pas devenir) un gentleman. Maniéré donc, précieux même, ou jusqu'à effémine...

Sans doute JMd'A  a écrit quelques phrases sur ce que c'est d'être dandy:  des phrases incompréhensibles dans leur gonflement.

Les pîques de ce genre, permets-moi de le dire, ne sont qu'enfantiles.
On ne devait pas céder aux basses tentations des êtres inférieurs.



Alph a écrit :

je ne sais pas ce que tu penses de Céline

On a déjà eu des échanges à ce sujet sur un autre fil. Les fans de Céline n'arrivent pas de dire ses qualités d'écrivain (sur le plan d'être humain, c'est plus admirable) et ses détracteurs défendent leur point de vue avec des argumentations certaines.

ne pas partager un même socle de valeurs

De quelles valeurs s'agit-il? Ne pas confondre "pas partager" avec "se moquer de". Le premier serait un positionnement moral, le deuxième une pose.

c'est là sa superficialité de dandy

Un dandy peut paraître superficiel aux autres, mais pour lui cela n'arrête pas avec un vernis de politesse hautaine. Un vrai dandy ne joue pas; il est.

hostile à l'épanchement sentimental

et

Barbey d'Aurevilly a écrit :

des dandys, lesquels - vous le savez! - méprisent toute émotion, comme inférieure,

semblent aller de paie, mais ne sont guère un attribut de Beau Brummel ou son contemporain Nash. S'agit-il d'une réaction épidermique contre le romantisme?
P.-S. Werther et le Baron n'appartient pas au même siècle!


Jérémy a écrit :

la modernité, la définition que tu donnes varie de celle de Baudelaire

C'est que j'essaie de trouver LA modernité dans l'absolu. Baudelaire n'est plus contemporain et ne chercha que la modernité de SON époque.

Dernière modification par JSC (29/06/2008 20:21)


La moralité moderne veut que l'on accepte les normes de son époque. Qu'un homme cultivé puisse les accepter me semble la pire des immoralités. (O. Wilde)

#36 29/06/2008 20:44

Jérémy
646 message(s)
Littérature française Jules Barbey d'Aurevilly

perso, je suis méfiant à l'égard de la "modernité" et je l'assimile encore à du positivisme, sûrement à tort, comme expression esthétique. Je suis de ceux qui considèrent que le passé renferme des secrets...

Dans son Du dandysme et de George Brummel (on se dispute encore pour rajouter ou retirer un « l » à son nom), Barbey dresse un portrait presque naturaliste du « Beau Brummell » :
« Il n’était ni beau ni laid ; mais il y a avait dans toute sa personne une expression de finesse et d’ironie concentrée, et dans ses yeux une incroyable pénétration.[…] Il n’affectait pas d’avoir la vue courte ; mais il pouvait prendre quand les personnes qui étaient là n’avaient pas l’importance que sa vanité eût désirée, ce regard calme, mais errant, qui parcourt quelqu’un sans le reconnaître, qui ne se fixe ni ne se laisse fixer, que rien n’occupe et que rien n’égare. »

Toutefois, ce n’est ni l’habit, ni l’attitude du Nil mirari (« Ne se laisse troubler par rien ») qui résument au mieux une domination sur la médiocrité de ce XIXe siècle ennuyeux ; il s’agit de l’humour.

Et comme le décadentisme offre une vision pessimiste de l’Histoire, son humour sera de facto cynique et noir. Le sarcasme est l’insulte raffinée.Cet humour noir est révélateur d’une humeur, la mélancolie, sublimée en provocation. Mais l’art de la provocation dissimule une bien plus étrange disposition à rapprocher du sadisme. En contemplant la médiocrité, plutôt que le dégoût, les dandys choisissent la jouissance sans entrave mais avec retenue.

« l’indolence ne lui permettait pas d’avoir de la verve, parce qu’avoir de la verve c’est se passionner ; se passionner, c’est tenir à quelque chose, et tenir à quelque chose, c’est se montrer inférieur. »

#37 29/06/2008 21:08

JSC
6412 message(s)
Littérature française Jules Barbey d'Aurevilly

Jérémy a écrit :

perso, je suis méfiant à l'égard de la "modernité" et je l'assimile encore à du positivisme, sûrement à tort, comme expression esthétique. Je suis de ceux qui considèrent que le passé renferme des secrets...

Tout comme ce paragraphe! 

Dans son Du dandysme et de George Brummel (on se dispute encore pour rajouter ou retirer un « l » à son nom), Barbey dresse un portrait presque naturaliste du « Beau Brummell » :
« Il n’était ni beau ni laid ;

- ce n'est pas car un français écrit un livre sur Georges Brummel qu'on va changer son nom de baptême!  George Brian Brummell.
- Mort à Caen en 1840 à l'âge de 61 ans, Brummell a pu rencontrer le jeune normand. Mais est-ce que un jh de 30 peut voir de la beauté dans un homme mourant et ruiné de 60?
- naturaliste?  9'aurait été très pré-moderne en 1845 quand il publia son bouquin!

mais il pouvait prendre quand les personnes qui étaient là n’avaient pas l’importance que sa vanité eût désirée, ce regard calme, mais errant,

Ah! Vanité. C'est en effet très vain être Dandy. 

Et comme le décadentisme offre une vision pessimiste de l’Histoire,

Décadentisme? Quoi?? Qu'est-ce que cette manie de -ismes???

Mais l’art de la provocation dissimule une bien plus étrange disposition à rapprocher du sadisme.

sadisme: jouir sexuellement de la souffrance d'un autre.
Je me demande si tu as voulu dire 'domination'.

« l’indolence ne lui permettait pas d’avoir de la verve, parce qu’avoir de la verve c’est se passionner ; se passionner, c’est tenir à quelque chose, et tenir à quelque chose, c’est se montrer inférieur. »

Noir ne peut pas être une couleur car c'est l'absence de couleur, l'absence de lumière. Or une couleur résonne avec une fréquence dans le spectre lumineux. Mélanger toutes les couleurs et on obtient: le noir, qui ne peut pas être une couleur.
Je m'exprime mal et sans avoir beaucoup réfléchi, mais l'absurdité du sophisme que tu cites m'enrage!

Dernière modification par JSC (29/06/2008 21:10)

#38 29/06/2008 21:55

Roger de Beauvoir
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Littérature française Jules Barbey d'Aurevilly

JSC a écrit :

semblent aller de paie, mais ne sont guère un attribut de Beau Brummel ou son contemporain Nash. S'agit-il d'une réaction épidermique contre le romantisme?

Je ne connais absolument pas le Nash dont tu parles, mais le dandysme du XIXème, avec sa froideur, son cynisme et son mépris des sentiments est bel et bien fidèle à l'attitude de Brummell.

#39 29/06/2008 21:56

JSC
6412 message(s)
Littérature française Jules Barbey d'Aurevilly

Documenter cet avis STP.

#40 29/06/2008 22:16

Roger de Beauvoir
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Littérature française Jules Barbey d'Aurevilly

JSC a écrit :

Bonsoir, Roger de B.
En entrant "dandyisme principes" ou même  "principles dandyism" dans Google, mes efforts ne furent guère couverts de succès. en effet, il semble que les Dandys n'ont pas fait beaucoup d'effort pour se définir ou se donner un contexte dans lequel ils puissent orbiter.
De mémoire donc, quelques caractéristiques des dandys:
- apparence, particulièrement vestimentaire. "Si on ne peut pas être une œuvre d'art, vaudrait mieux en porter une" (Wilde).
[...]

Je ne pense pas que l'on puisse définir le dandysme, car "définir c'est limiter" et limiter, c'est détruire. Néanmoins, on peut essayer de cerner la personnalité de dandies historiques ou littéraires, et je conseille à tous ceux qui s'intéressent au dandysme le Site sur le dandysme de Wotk.

JSC a écrit :

Documenter cet avis s’il te plaît.

Wokt, in "Savoir vivre ou mourir" a écrit :

Froid, insolent, ironique, s'attachant à des détails vestimentaires parfois loufoques, Brummel créa petit à petit sa légende[...]L'assurance et l'arrogance du jeune homme étonnèrent les plus hautes aristocraties londoniennes ; sa retenue et sa froideur les fascinèrent.

Ditl.info a écrit :

Mais loin d’être ostentatoire, le dandysme de Brummell et de Baudelaire ne doit pas convaincre par trop d’effet : Brummell, à qui un monsieur lui signalait son élégance et son goût, répondit : “ Hélas non, puisque vous l’avez remarqué ”.

Tout ça pour dire que le dandysme de Brummell et de Barbey d'Aurevilly, froid, plein de morgue et de vanité (du moins, au départ, pour George Brummel), contraste assez avec les dandies fin de siècle; Oscar Wilde, par exemple.

Dernière modification par Roger de Beauvoir (29/06/2008 22:33)