#1 22/05/2008 17:51

Galain
Sujets variés Nouvelle courte : Marcheur

Il marchait.

Comme tout les autres. Il marchait et ne voyait rien. D'immenses tours surplombant les avenues, des coquilles en métal passaient à tout allure. Et ils marchaient tous, sous les ombres dévoreuses, ils marchaient, portés par un vent inconnu. Ils marchaient vers un but, vers une voie, vers une lumière lointaine et mystérieuse qu'ils supposaient être plus loin.
Ils marchaient. Et lui aussi y était. Il était un des leurs, marchant sans relâche vers un ultime inconnu. Parfois il cessait de marcher, comme eux, entrant dans les Tours. Il y travaillait, comme eux, il y vivait, comme eux. Ils y mourraient aussi.
Mais même l'immobilité ne les empêchait de marcher, dans leurs têtes s'était toujours une course effrénée. Ils courraient toujours, en tout temps, en toute heure, en tout endroit. Ils courraient ; fuyant on ne sait quoi, et visant on ne sait qui.
Cependant, un jour, un homme, pareil tout les autre, se mit à penser. C'était une idée, légère, rude et âcre pour cet homme ne sachant pas Penser. Elle roulait, tanguait, flottait parfois. Elle s'étoffait, s'enrobait d'une nacre de possible. Jour après jour devenant plus palpable, plus tangible, plus vrai. Heure après heure, dans l'air cristallin des Tours, dans l'anonyme labeur, dans les vents d'outre-terre qui trébuchaient sur les avenues, l'Idée s'imposait.
Et un jour. C'était dans la rue, en sortant du métro. Tous grimpait les marches, leurs yeux plongés vers le sol, leurs manteaux gris formant une masse informe et énorme ; comme régurgités par l'immense bouche. Multitude claquant en rythme sur le sol froid et gris des marches, d'innombrables pas frappant l'asphalte, c'était comme une musique ; une complainte commune que lançaient quotidiennement les hommes, un sanglot ultime avant d'entrer dans les Tours ; inhumaines et gelées, un sursaut dernier avant la mort journalière.


S'arrêter.

Juste cesser la marche. Il suffirait d'un instant et tout serait accomplis, il suffisait d'une étincelle. Pour la première fois Il regarda les Tours. Elles étaient là, géantes, souveraines, leurs pieds monstrueux s'écrasant dans la ville. Elles étaient reines et elles le savaient. Elles voilaient le ciel de leur corps titanesques. Elles imposaient la Nuit en apposant leurs mains colossales sur les nués...puis son regard tomba sur les ombres ; hommes, femmes de la ville, montant des marches sans les regarder, se touchant, sans rien sentir, respirant, sans rien humer ; être là, sans Être. Une sombre mélodie entra en son esprit, aux accords dur, elle appuyait ses sons, enfonçant profondément ses accords dans le crane de l'homme. Il se regarda lui, gris, comme les autres, il se regarda et vit ses voisins, il se vit dans leurs yeux morts, il se vit dans leur marche lourde et résignée, il se vit et il sut qu'il était vide, comme eux.
Alors la décision fut prise...

   
Un homme s'arrête.

Dans la ville. C'est un terrible mouvement que l'immobilité, étrange, simple et pourtant si vrai. On ne trompe pas avec l'immobilité, elle est absolue ou elle n'est pas. Dans ce flux continu d'homme sortant du métro, sur ces marches symboles d'un perpétuel mouvement ; l'immobilité fut une bombe. Les silhouettes grises le regardèrent, elles n'avaient sans doute jamais regardés. Les silhouettes frôlèrent cet homme, debout, comme un phare dans les courants forts. Beaucoup passaient, sans s'arrêter ; cela était impensable. Puis, comme si une idée nouvelle surgissait chez les hommes, ils se stoppèrent. Ils furent d'abord peu ; deux, trois, quatre sur les marches. Puis se fut une contagion. Ils s'arrêtaient tous, comme une mèche qui s'enflamme, comme des dominos, ils s'arrêtaient les uns après les autres. Ils étaient dans les Tours, Ils étaient hors d'Elles, Ils étaient dans les rues, dans les sous-sols, Ils étaient et Ils s'arrêtaient.
Puis, quand Tous furent immobile, Ils se regardèrent. Un instant. L'instant de la Décision. L'univers suspendu, les vents  des avenues cessèrent, plus un murmure, plus un vrombissement, plus un feulement. Juste ses centaines de milliers de regard, forçant un passage dans les pupilles des voisins, y puisant une force inconnue. Plus de pas sur les pavés, sur les marches. Plus un souffle, plus un soupir. Juste cette hésitation, cette bascule, ce mouvement immobile entre deux options. Ils savaient qu'Ils devaient choisir. Choisir, le choix était offert. Choisir. Ils se regardèrent encore, Ils ne s'étaient jamais vu. Quelque uns sourires, d'autre restèrent impassibles, peu Comprirent le Choix avant qu'il fut prit. Puis dans un sursaut, comme le hoquet de la ville après avoir trop longtemps retenue sa respiration, comme le retour à la réalité après un doux rêve ; ils reprirent la marche. L'instant suivant, ils avaient tout oublié.
Seul, l'homme, seul, sur les marches, resta immobile, et le fut à jamais. Sur ces marches, un jour, un homme, regardera la statue, et oubliera qu'il avait oublié. Et, pensera sans doute :

« Pourquoi ne pas s'arrêter ? ».

Dernière modification par Galain (22/05/2008 17:51)

 

#2 31/05/2008 10:25

Chose
94 message(s)
Sujets variés Nouvelle courte : Marcheur

Métaphore du progressisme? Ou injonction à penser plus souvent?

 

#3 31/05/2008 12:27

Galain
Sujets variés Nouvelle courte : Marcheur

Chose a écrit :

Métaphore du progressisme? Ou injonction à penser plus souvent?

Je ne suis pas contre le progrès, en soi, mais contre ce que l'on fait de ce progrès.
Injonction de penser ?
Sans doute, penser à ce que l'on fait, à nos actes, à nos geste quotidiens, simplement pour ne pas tomber trop dans l'automatique, dans l'oubli de soi ; l'aliénation ?

Après je sais pas si le forme est bonne...

Dernière modification par Galain (31/05/2008 12:27)