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Sartre, Les Mots - J'avais trouvé ma religion...

Bonjour !
Voilà, je révise mes cours de français, et je m'aperçois qu'il y a un petit truc que je n'ai pas compris sur un texte. Il s'agit de l'autobiographie Les Mots de Jean-Paul Sartre. Dans la partie Lire, nous avons étudiez un texte de "J'avais trouvé ma religion..." à "sans trop d'espoir.".

Voilà, ce qui me pose problème, c'est que dans ce texte, Sartre parle du pouvoir des mots : faire surgir les choses, posséder le monde...
Sartre dit aussi qu'il est devenu sceptique, en proie aux doutes, au manque d'espoir sur des valeurs intellectuelles.
Je ne comprends pas ces deux réflexions, je ne comprends pas pourquoi on peut dire que la connaissance du langage permet la possession de l'Univers ni pourquoi Sartre est devenu sceptique.
Merci d'avance  smile

Jean-Paul Sartre, Les MotsJ'avais trouvé ma religion : rien ne me parut plus important qu'un livre. La bibliothèque, j'y voyais un temple. Petit-fils de prêtre, je vivais sur le toit du monde, au sixième étage, perché sur la plus haute branche de l'Arbre Central : le tronc, c'était la cage de l'ascenseur. J'allais, je venais sur le balcon, je jetais sur les passants un regard de surplomb, je saluais, à travers la grille, Lucette Moreau, ma voisine, qui avait mon âge, mes boucles blondes et ma jeune féminité, je rentrais dans la cella ou dans le pronaos, je n'en descendais jamais en personne : quand ma mère m'emmenait au Luxembourg - c'est-à-dire : quotidiennement - je prêtais ma guenille aux basses contrées mais mon corps glorieux ne quittait pas son perchoir, je crois qu'il y est encore. Tout homme a son lieu naturel ; ni l'orgueil, ni la valeur n'en fixent l'altitude : l'enfance décide. Le mien, c'est un sixième étage parisien avec vue sur les toits. Longtemps j'étouffai dans les vallées, les plaines m'accablèrent : je me traînais sur la planète Mars, la pesanteur m'écrasait ; il me suffisait de gravir une taupinière pour retrouver la joie : je regagnais mon sixième symbolique, j'y respirais de nouveau l'air raréfié des Belles-Lettres, l'Univers s'étageait à mes pieds et toute chose humblement sollicitait un nom, le lui donner c'était à la fois la créer et la prendre. Sans cette illusion capitale, je n'eusse jamais écrit.


Aujourd'hui, 22 avril 1963, je corrige ce manuscrit au dixième étage d'une maison neuve : par la fenêtre ouverte, je vois un cimetière, Paris, les collines de Saint-Cloud, bleues. C'est dire mon obstination. Tout a changé, pourtant. Enfant, eussé-je voulu mériter cette position élevée, il faudrait voir dans mon goût des pigeonniers un effet de l'ambition, de la vanité, une compensation de ma petite taille. Mais non ; il n'était pas question de grimper sur mon arbre sacré : j'y étais, je refusais d'en descendre ; il ne s'agissait pas de me placer au-dessus des hommes : je voulais vivre en plein éther parmi les simulacres aériens des Choses. Plus tard, loin de m'accrocher à des montgolfières, j'ai mis tout mon zèle à couler bas : il fallut chausser des semelles de plomb. Avec de la chance il m'est arrivé parfois de frôler, sur des sables nus, des espèces sous-marines dont je devais inventer le nom. D'autres fois, rien à faire : une irrésistible légèreté me retenait à la surface. Pour finir, mon altimètre s'est détraqué, je suis tantôt ludion, tantôt scaphandrier, souvent les deux ensemble comme il convient dans notre partie : j'habite en l'air par habitude et je fouine en bas sans trop d'espoir.