Vérité.
J’agite ce terme comme un monstrueux fétiche. Je drape les vanités de son joli visage. Je fantasme avec lui l’ensemble de ce que je ne peux saisir. Je justifie ma voix en lui vouant un culte. Le monde peut, sous ses augures, s’essouffler sous mes prédicats, se tordre à ma logique, se donner une allure et un style. Avec elle, ma pensée s’horizonne et touche quelque chose du monde. C’est elle qu’Aristote ou Nietzsche, que Kant ou Héraclite, qu’Hegel ou Descartes ont frôlée, palpée, dosée, inscrite, éteinte ou rallumée en écrivant.
Mais d’où la dialectique, la logique, d’où la philosophie ou la mathématique, d’où les mots même disent quelque chose du monde ? Qui peut dire que ce système que j’ai construit et que je nomme logique peut m’aider à juger de ce qui est vrai ou non ? Comment puis-je, moi qui ne connais ni le monde en son entier ni ma pensée dans ce qu’elle peut, dire que ce système est juste pour juger du réel ou de la vérité ?
Malgré tout, je pense pouvoir prétendre cela et, le prétendant, j’interroge : le monde existe-t-il ? L’humanité est-elle bonne ? Peut-on être moral ? Quelle est notre mission ? Je répondrai ou je ne répondrai pas. Cela se fera en trois parties bien clairement structurées, jointes entre elles par de belles transitions et finira sur une conclusion. Une conclusion et l’on passera à autre chose.
L’exercice sera lui-même justifié par différents arguments qui me serviront de garde-fou. Certain, diront qu’il participe à l’ouverture d’esprit, interroge la pensée et l’inquiète en l’obligeant à explorer les pistes. Mais, qui me dit qu’explorer des pistes m’ouvre, plus qu’autre chose, à la vérité ? Qui a dit que penser encore et encore, répondre encore et encore, faisait sentir le réel ? D’autre diront que c’est un choix, que leur raison est farouche, feront semblant d’assumer une vérité jusqu’au bout, jusqu’à l’excès, jusqu’au ridicule, simplement pour pouvoir continuer à rabattre ailleurs l’angoisse. Pourquoi faudrait-il que l’angoisse se taise ? Qui a-t-il de farouche dans une pensée qui s’affirme, comme un attentat, et ne se confronte jamais à rien d’autre qu’elle, de peur de voir quelque chose qui ne s’inclue pas dans son propre système ? L’on pourra aussi trouver ailleurs, certain, qui verront dans les sages philosophies des temps écoulés les théologiens de la vérité et feront de leur texte des Évangiles à décrire et à décortiquer.
Moi, parfois, je crois simplement en une forme de révolte. Quelque chose entre Sisyphe et K. Je construis un mythe où ce que j’écris s’auto-justifie. Où se que j’écris est un « effort louable ». Où se que je dis peut s’entendre comme une consolation de mon impossibilité à voir « vraiment » ou à sentir « vraiment ».
Mais souvent, effectivement, je me demande d’où peut venir cette prétention et m’interroge sur la possibilité d’y échappe ou d’aborder les choses autrement. Je ne doute pas de l’intérêt de ce qui fut écrit grâce à elle ou avec elle, je ne doute pas non plus de la « bonne foi » de ceux qui avaient avec elle une belle encre. Mais je ne peux me soustraire à l’idée qu’il y a dans tout se remue-ménage de questions et de réponses un délire étouffant et vertigineux lorsqu’on l’observe d’ailleurs, comme d’un aquarium.
L’on me dit que si je m’interroge sur cette prétention, que si je crois voir en elle l’un des traits marquant de notre manière de « faire » de la philosophie, alors il faut que je cesse même de « philosopher ». L’on m’écrit que la critique est « trop simple ». Mais d’où la simplicité est un défaut ? D’où l’apparente facilité d’une idée est une condamnation de cette idée ? Comme si la complexité d’une réponse ou d’une idée justifiait son existence ? D’où, par ailleurs, est-il impertinent ou inconvenant de réfléchir sur ce que nous faisons, nous, ici, à longueur de pages ? Pourquoi poser ces questions n’est-il pas justifié ? Est-ce qu’il faut réfléchir envers et contre tout sur n’importe quoi, sans jamais faire un pas de côté pour tenter de se demander simplement pourquoi on réfléchit à ses choses et comment on y réfléchit ? Je ne sais si la philosophie peut se faire autrement qu’avec cette forme de prétention que je ressens et je ne sais non plus si elle peut se faire sans cette impression de fatuité. En revanche je ne peux comprendre que l’on rejette une telle question sans y réfléchir (surtout lorsqu’on se dit, par exemple, « disciple d’Aristote »).
Suis-je le seul à « être en philosophie » et à ressentir ce vertige du vide lorsque j’entends des disputes sur ce qu’on nomme l’Être ou la Vie ou autre chose encore ? Est-ce qu’il est si délirant que de s’interroger sur les fondements des mots et des attitudes qui guident notre manière de parler sur le monde ? Peut-on construire autre chose que des postures si on ne cherche pas à envisager ces postures pour ce qu’elles sont ? Je connais des amateurs de la déconstruction ; ne faudrait-il pas déconstruire cette idéologique philosophique de la déconstruction, qui veut que tout peut se déconstruire sinon le sujet qui déconstruit ? Il est trop simpliste, pour le coup, que de renvoyer la simplicité d’une question comme unique réponse à cette question. Je n’aurais pas la « prétention » de dire que c’est révélateur : n’empêche que les réponses qui ont été faite ici ne répondait jamais, finalement, au problème et se bornait à l’esquive. Peut-être que l’esquive est la soupape de cette philosophie qui à force de se « faire » ne paraît, parfois, même plus s’éprouver.