Mes recettes pour les traits d'union dans les locutions et mots composés
J'avais fait un sujet sur les traits d'union dans les mots composés. Mais comme mes considérations étaient trop longues et un peu confuses, je vais reconsidérer la question sur des bases nouvelles.
Envisageons d'abord les locutions composées. Ce sont des mots se succédant en respectant la syntaxe, mais dont le sens global n'a guère de rapport avec les mots pris isolément. La règle est ici assez précise. Si ces locutions n'ont pas d'homophones, elles doivent rester disjointes : pomme de terre, chemin de fer... Elles seront par contre reliées par des traits d'union s'il existe une expression semblable : "pied-de-biche" (levier) sera ainsi distingué d'un pied de biche !
Reste le cas de deux noms consécutifs, par exemple "président candidat". Faut-il considérer qu'ils suivent ou nom la syntaxe ? Oui, si le deuxième nom est assimilé à un adjectif, non si on le considère comme un nom authentique. En ce qui me concerne, je penche plutôt pour cette dernière interprétation. En effet, les grammairiens considèrent qu'un adverbe conserve sa nature adverbiale et ne devient pas un adjectif quand il s'associe à un nom. La syntaxe n'étant pas respectée, ils préconisent alors la liaison : "quasi-totalité", aussi "presque-totalité" pour Grevisse... Autant tenir le même raisonnement pour un deuxième nom consécutif, et il faudrait alors systématiquement un trait d'union. On écrira donc "président-candidat". Le trait d'union permet aussi d'éviter quatre mots consécutifs pour un syntagme nominal, ce qui fait quand même beaucoup. Comparons ainsi "le président candidat français" et "le président-candidat français".
Les mots composés ont une définition inverse des locutions. Leurs composantes se suivent d'abord en ne respectant pas la syntaxe. D'autre part, leur sens global doit résulter des composantes. Sinon, il ne s'agit plus d'un mot composé mais simple.
En pratique, les composantes des mots composés peuvent être autonomes, donc pouvoir exister indépendamment dans une phrase : porte-monnaie... L'une d'elles peut être autonome, l'autre non (préfixe) : psychothérapie... Les composantes peuvent enfin toutes être dépendantes (non autonomes) : psychologie... Le nombre des composantes peut enfin varier, le plus souvent deux mais parfois trois : anti-sous-marin, oto-rhino-laryngologie...
Ces mots composés doivent-ils être soudés ou liés par trait d'union ? Là, c'est la pagaille la plus complète, avec même des divergences importantes entre les dictionnaires. Pour certaines séries, les règles semblent bien établies, mais de manière très arbitraire. On se demande ainsi pourquoi il faudrait écrire "surestimer" mais "sous-estimer", "antichinois" mais "pro-chinois"...
Essayons donc de raisonner par nous-mêmes. Pour déterminer si un mot composé doit être lié ou soudé, je distingue les quatre critères suivants :
A) La prononciation doit d'abord inciter nettement à la soudure ou à la liaison. Côté soudure, on n'écrira évidemment pas "psych-analyse" ! Et pour la liaison, il vaut beaucoup mieux écrire "intra-utérin" que "intrautérin" ! Plus généralement, ce sont en fait les combinaisons consonne-voyelle (ou l'inverse) qui sont les plus favorables à la soudure. Avec deux consonnes ou voyelles à la suite, les traits d'union sont par contre préférables, surtout si ces consonnes ou voyelles sont identiques : "hyper-réalisme", "kilo-octet"... Mais ce n'est pas une règle absolue. On écrit ainsi "coopérer" plutôt que "co-opérer", même si cette dernière graphie est défendable.
B) La dernière composante d'un mot composé doit être autonome pour mettre un trait d'union. Autrement dit, elle doit pouvoir exister indépendamment dans une phrase. On n'écrira donc pas "socio-logie", la dernière composante "logie" n'étant pas autonome. Par contre, le trait d'union est tout à fait admissible dans "socio-professionnel".
C) Les composantes doivent être en rapport avec le sens global pour mettre un trait d'union. C'est manifestement le cas pour "porte-monnaie". Par contre, un "portefeuille" peut contenir autre chose que des feuilles ! Et il vaut mieux aussi écrire soudé "antisémite". En effet, ce sont les Juifs qui sont ici visés, pas tous ceux qui parlent une langue sémitique : Arabes, Berbères... Et le critère n'est pas non plus linguistique, pseudo-racial en l'occurrence.
D) Plus un mot est rare, plus il doit être lié (trait d'union) pour saisir son sens global : "co-voiturage", "dé-restauration"... Cela concerne notamment les néologismes. Quand un mot est assez fréquent, on peut s'en dispenser par contre, la reconnaissance du sens global étant immédiate : "coéquipier", "déplacer"... Cela dit, la fréquence d'un mot n'est pas toujours évidente. Des sites Internet existent sur la question (recherche avec Google), mais on ne va pas sans arrêt s'y reporter ! En cas de fort doute, vous pouvez à la rigueur consulter un dictionnaire courant comme le Petit Larousse. Si le mot composé ne s'y trouve pas, il vaut mieux à priori utiliser un trait d'union.
Tout cela ne parait pas trop mal pensé ! Mais en pratique, comment faire pour se décider quand les quatre critères précédents ne vont pas dans le même sens, les uns poussant vers la soudure, les autres vers la liaison ? J'ai fait des essais sur la question. Sans entrer dans les détails, voici les résultats auxquels je suis parvenu :
1) Quand la prononciation pousse nettement vers la soudure ou la liaison (critère A), autant en rester là et ne pas aller plus loin ! On écrira par exemple "cerf-volant", pas "cerfvolant", cette dernière orthographe ne facilitant vraiment pas la lecture ! Remarquons toutefois que ce n'est pas un cerf qui vole (!), et il vaudrait alors mieux écrire ce mot soudé (critère C). Mais le confort de lecture doit être privilégié pour moi.
2) Supposons que la prononciation (critère A) ne pousse pas nettement vers la soudure ou la liaison. Il suffit alors que l'un des trois autres critères soit orienté vers la soudure pour que celle-ci s'effectue : dernière composante non autonome (B), aucun rapport avec le sens global (C), mot très fréquent (D). On écrira par exemple soudé "molinologie" (étude des moulins), bien que les composantes ont un rapport avec le sens global (C) et que ce mot est manifestement rare (D). En effet, la dernière composante "logie" n'est pas autonome (B). Le mot "déplacer" sera aussi soudé (D), bien que les critères B et C inclinent plutôt vers la liaison. Pour le critère C (sens global), je n'ai pas trouvé en revanche d'exemple parfait. Le mot "antisémite" doit être soudé si on considère que son sens global est assez indépendant des composantes (C), bien que la dernière composante soit autonome (B). Mais c'est aussi un mot assez fréquent, poussant donc à la soudure (D).
Si les deux étapes précédentes sont assez claires, reste le problème des mots dérivés (racine commune) et apparentés (préfixe commun). On peut en effet décider de lier un mot donné, mais souder un autre mot de la même famille (ou l'inverse). Dans un souci d'homogénéité, il vaut toutefois mieux choisir des solutions cohérentes. En première approximation, je distingue les deux cas suivants :
A) S'il s'agit d'un problème de prononciation, il vaut mieux pour moi faire prévaloir la solution la plus évidente. Supposons ainsi que vous choisissiez d'écrire "kilo-octet" avec un trait d'union pour éviter deux O consécutifs. Vous écrirez alors également "méga-octet", "giga-octet", "téra-octet", bien que les traits d'union ne s'imposent pas franchement pour ces mots.
B) Si la prononciation ne joue pas vraiment, il faut alors pour moi choisir la soudure pour les mots concernés. Si vous écrivez ainsi soudé "sociologie", la dernière composante "logie" n'étant pas autonome, il faudra aussi écrire "sociologique" et non "socio-logique".
Voilà pour mes petites recettes sur les traits d'union. Vous pourrez toujours voir ce que cela donne en pratique. Et si vous avez des remarques ? ![]()
