1 (Édité par Mansfield 28/01/2012 à 14:41)

L'habitude, un danger ?

"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une âme même perverse. C'est d'avoir une âme habituée" (Charles Peguy)
Je ne sais pas exactement ce qu'il voulait souligner par là, mais j'ai trouvé que cette pensée nécessitait d'être interrogée. En effet, l'habitude n'entraîne t-elle pas la banalisation, c'est à dire d'une disparition progressive de l'étonnement de la conscience ?
Nous nous habituons de la corruption (le premier pas vers l'acceptation ?) nous nous habituons de la discrimination (le premier pas vers l'acceptation ?)...et cette habitude engendre le "c'est normal" "c'est banal" et en définitive peut -être bloque t-il la rébellion ?

De fait, notre esprit, notre "âme habituée" entraîne la banalité du phénomène vécut comme habitude, et donc la perte de l'étonnement face à ces phénomènes qui auparavant nous auraient peut être révolté, (du moins étonné)? Et de fait, l'étonnement face à un phénomène entraîne le questionnement, : Pourquoi ceci doit-il être ainsi et pas autrement ?
      Le pire maux pour une société n'est t-il pas l'habitude que prennent les citoyens à voir les discriminations, les stigmatisations ? Peut-on mettre cette habitude en parallèle avec la banalisation de l'humanité de l'individu ? (oublier que l'Autre est d'abord un humain) Ceci n'est t-il pas le début d'un fascisme ?

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L'habitude, un danger ?

Bonjour,

La citation de Péguy, provocante à souhait et plutôt juste par ailleurs, mérite d'être comprise et méditée.

Ce que tu en dis est recevable, mais nécessiterait quelques préalables.

L'habitude a mauvaise réputation, elle est souvent synonyme de paresse intellectuelle, de renoncement, de lâcheté morale. C'est dans cette acception qu'il faut comprendre la critique de Péguy : l'assoupissement des consciences est mortel plus sûrement qu'un grand forfait commis avec l'obscure intuition que l'on se livre au Mal. Bernanos ne dira pas autre chose dans Sous le Soleil de Satan. Cependant je ne suis pas sûr que la perversité soit moins dangereuse que l'âme habituée car le pervers a finalement inversé les valeurs morales.

L'habitude donc est neutre en soi, elle est nécessaire pour soulager notre cerveau qui ne pourrait poser sans cesse des actes conscients. Nous marchons par habitude, nous lisons par habitude, nous conduisons par habitude, nous réagissons à bien des situations de la vie courante par habitude. Il en va de notre confort et de notre efficacité. Il nous appartient de prendre de bonnes habitudes, de bien nous conditionner : par exemple notre comportement habituel lorsque le feu de signalisation passe au jaune... De même il faudrait refuser la démission devant l'inacceptable sous peine de désintérêt, d'accoutumance, de confusion.

Martin Niemöller, pasteur protestant, arrêté en 1937 et envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen puis transféré en 1941 au camp de concentration de Dachau, a très bien perçu le risque mortel :

Quand ils sont venus chercher les communistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les juifs,
Je n’ai pas protesté,
Je n’étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les catholiques,
Je n’ai pas protesté,
Je n’étais pas catholique.
Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait personne pour protester.

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L'habitude, un danger ?

Je suis bien d'accord, l'habitude en tant que telle est pratique, elle permet une plus grande efficacité puisqu'elle permet de soulager notre conscience, de ne pas ré-apprendre ce qu'elle a "appris". Dans le sac des choses apprises" on peut glisser tout ce qui a été annoncé, à commencer par les habitudes physiques (marcher, courir) puis les habitudes "techniques" (calculer, compter, lire) ces habitudes là ne sont t-elles pas à distinguer des habitudes "morales", c'est à dire les normes assimilées tout au long de la socialisation qui qui perdure, d'ailleurs, jusqu'à la mort. Car, alors que les habitudes techniques permettent une plus grande efficacité de notre esprit, pouvoir se reposer sur ces acquis techniques donc, les habitudes morales elles permettent quoi ? Une meilleure cohésion sociale ? Certainement.
En fait, ce que j'avais en tête n'était pas vraiment l'habitude moral au sens de la mécanique du "Bonjour", de la mécanique du "S'arrêter au Rouge" ces mécaniques là permettent en effet une grande efficacité sociale, une société cadrée et ordonnée.

L'habitude que j'avais en tête, c'est plus une habitude non pas comme parcours de la conscience acquis, dans le sens ou cette habitude est une action intériorisée, mais plus le fait de s'habituer à voir ceci ou cela, entraînant la banalisation de la chose. Je ne sais pas si la distinction est saisissable. L'habitude de voir une minorité stigmatisée par exemple, l'habitude de voir des rangés de sans abris faisant la manche etc (alors qu'à la première vu de cette chose, on en a été étonné, secoué) finalement, notre conscience s'habitue à les voir, et puis à la longue, cette chose devient banalité, on l'oublie, on trouve que "c'est normal après tout". Je pense qu'il est intéressant de comparer les habitudes pratiques qui permettent une efficacité pratiques (physique, sociale) et cette habitude du "dénie" qui permet sans doute une certaine tranquillité de l'âme.
Je ne veux pas dire qu'il faut tous se révolter contre les injustices, la corruption, le voisin qui frappe sa femme ou la curé qui, hein, je cherche juste à creuser les conséquences de cette habitude, conséquences pouvant être désastreuses. D'ailleurs, certaines habitudes morales peuvent tout autant être contre productive.
Peut-être que l'habitude en tant que telle est "neutre" (je trouve le mot mal choisi mais il convient) mais ses conséquences à plus ou moins long terme sont elles, "loin d'être neutres", non ? (en Bien, comme en Mal).

L'habitude, un danger ?

Je doute qu'on puisse mettre sous le terme âme habituée la simple constatation que les choses sont ainsi et tellement banales qu'on ne les voit même plus.  Je vois une âme d'habitudes comme un âme qui se laisse vivre tranquillement dans le monde tel qu'il est organisé.  Cela ne l'empêche nullement de compatir ou d'être sensible à la misère du monde mais vouloir changer le monde c'est tellement dur et tellement peu productif que cette pauvre âme n'en a pas le courage et ne voit même pas comment commencer.

Il y a de l'excès chez Peguy et la mollesse ou la tiédeur est l'ennemie du passionné et de l'intransigeant qui se lance dans les combats.  C'est ce qui pousse  sans doute Péguy à stigmatiser l'ame tiéde plus que  que celle du pervers ce qui revient à condamner le spectateur passif plus que l'acteur délibéré d'un forfait.
Il est heureux qu'il y ait plus d'âmes tièdes que de pervers dans la société.

L'habitude, un danger ?

Mansfield, ce que tu appelle l'habitude, tu le conçois comme une absence de pensée ?
Je ne sais pas si ça à vraiment quelque chose à voir, mais ce que tu dis me fait beaucoup penser à ce qu'ont écrit Simone Weil et Hannah Arendt quand elles disaient, il me semble, que c'était l'absence de pensée qui rendaient possible l'accoutumance au mal.
Tu dis "Je ne veux pas dire qu'il faut tous se révolter contre les injustices, la corruption, le voisin qui frappe sa femme ou la curé qui, hein". Moi je crois au contraire qu'il faut se révolter ; ce qui ne veut pas dire qu'il faut à chaque fois hurler, gesticuler, etc, il est évident que, ne serait-ce que matériellement, et puis de toute façon, psychologiquement, on ne peut pas concrètement être sur tous les fronts, mais il me semble que ça ne doit pas nous empêcher de sentir en permanence, au moins un petit peu, qu'il y a "un problème". Autrement dit, je crois que vu l'état du monde - et surtout pour nous, en tant que "privilégiés occidentaux" (je mets entre guillemets car je sais bien qu'évidemment même chez nous, ce n'est pas rose pour tout le monde), ce serait presque inquiétant, de ne pas ressentir en permanence une petite culpabilité et un sentiment de révolte.
Alors pour moi, effectivement, s'habituer c'est déjà accepter.

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L'habitude, un danger ?

Cette absence d'indignation peut être perçue comme une absence de pensée, en effet. Sorte d'intériorisation de ce traitement malheureux fait à certaines minorités, intériorisation entraînant non pas une "pensée individuelle et influencée" mais un acquiescement mécanique de la conscience vis à vis de la situation.

Le problème ce n'est pas de savoir si il faut changer les choses (action), mais bien de se rendre compte que nous nous habituons à cette atmosphère puante de ségrégation sociale. Cette absence de pensée est compréhensible, nous en avons parlé (la conscience ne peut pas se préoccuper de tout), mais ce qui m'inquiète le plus c'est qu'elle peut se substituer en opinion volontaire à ces dégradations sociales : "après tout c'est normal, n'est-ce pas".
On peut s'indigner, mais à mon avis, c'est bien plus qu'une dose d'indignation collective dont nous avons besoin (je ne suis pas  amatrice de cet Indignez Vous d'Hessel), je pense que la simple indignation est "l'étape première" voire pire participe à cette opinion dominante, la boucle en quelque sorte [en s'indignant, on reconnaît simplement, on ne cherche pas à comprendre pourquoi].
Donc l'indignation ne change pas grand chose, ce qu'il faut c'est comprendre, comprendre pourquoi nous nous habituons à cet déshumanisation au point de la trouver "normale".
Est-ce cette absence de pensée [d'esprit critique?] qui peut entraîner l'émergence, depuis une démocratie, d'un régime totalitaire ? Il y a sans doute, d'autres facteurs (crise sociale, chômage...) mais comment se fait-il que l'on puisse "s'habituer" à ce totalitarisme jusqu'à l'accepter et le louer ? La montée en puissance du NSDAP dans les années 1930 en Allemagne est intéressante à étudier et à comprendre dans cette optique, mais d'autres petits faits d'actualité montrent bien que l'homme préfère ignorer plutôt que de réfléchir, pensée et par là "se révolter" (j'entends se forger son opinion critique de la situation donnée).

7 (Édité par minie44 31/01/2012 à 20:23)

L'habitude, un danger ?

C'est intéressant ce que tu dis, je ne l'avais pas vu sous cet angle mais je crois que tu as raison quand tu dis que l'indignation collective participe à cette opinion dominante. Par contre, quand je parlais de se révolter quand même, je ne parlais pas non plus d'une attitude totalement passive, j'y voyais plutôt une sorte de complément naturel à un engagement partiel (bénévolat, militantisme par ex.).

Après pour ce qui est de comprendre, je ne sais pas s'il y a vraiment quelque chose à comprendre, je ne vois pas ce qu'on pourrait ajouter à toutes les explications classiques sur la "nature humaine", les déterminismes sociaux-culturels, la façon dont notre système économique et politique et les idéologies qui les sous-tendent façonnent les représentations et les mécanismes de pensée de chacun d'entre nous, etc.

Hormis peut-être la nature humaine, à quelques exceptions près tout me semble d'ailleurs contenu là-dedans. Je ne veux bien sûr pas dire, pour reprendre l'exemple du succès du nazisme que tu as évoqué, qu'il y avait là un déterminisme absolu.
Mais j'ai à l'esprit le livre de Mosse sur les racines intellectuelles du IIIe Reich et le Discours sur le colonialisme sur Césaire et quand je compare ce qui est dit là-dedans avec les documentaires qu'on peut voir assez fréquemment à la télé sur le nazisme, il me semble qu'on (on = l'individu lambda) a encore trop le tord aujourd'hui, de considérer plus ou moins cela comme un "accident". Autrement dit, dès qu'il a une émission sur ce sujet on tout reparle toujours de la même chose : première guerre mondiale, iniquité du traité de Versailles, conditions matérielles extrêmement dures pour l'Allemagne, crise de 1929... et on glose 107 ans sur des histoires de psychologie des masses.
Bien sûr, je ne minimise pas l'importance de tout cela, il est évident que ça a été d'un poids déterminant, cependant quand on pense à la prégnance du courant völkisch en Allemagne à partir de la deuxième moitié du 19e s, et cela, des classes supérieures aux parties inférieures des classes moyennes (Universités, manuels scolaires des enfants, mouvements de jeunesse etc) ... on se dit que non seulement ce fou d'Hitler n'a eu qu'à piocher dans un vieux pot-pourri (culte de la force brutale, exaltation du sang allemand, union mystique entre la terre allemande et son peuple, etc ; je passe sur les théories racistes et eugénistes qui comme on sait était le lot commun des pays occidentaux) mais surtout on s'étonne déjà moins qu'avec un tel substrat culturel et idéologique, un tel nombre de gens aient pu être réceptifs à ses discours.
Et puis d'ailleurs, on n'est pas obligé de rester centré sur l'Allemagne, on peut aussi faire le parallèle avec les pratiques eugénistes aux USA et en Europe du Nord (stérilisations forcées), mesures ouvertement racistes aux USA avec l'expulsion des chinois et plus tard les lois des quotas, etc.

Si j'ai fait allusion au Discours de Césaire c'est que je le trouve très intéressant de ce point de vue là : il refuse absolument de voir dans le nazisme un accident dont la presque totalité des causes seraient réductibles à l'histoire européenne des dernières décennies. Pour lui, le fait que l'Occident ait pu justifier la colonisation, le fait qu'il justifie l'exploitation de l'homme par l'homme et même la hisse au rang de principe, cela suffit à montrer que depuis bien longtemps déjà la civilisation occidentale était une civilisation malade.
Évidemment, on n'est pas obligé d'être d'accord avec lui sur tout, mais au moins dans ce texte, Césaire a le mérite de montrer que ce qui s'impose c'est une remise en cause complète et sans concession des fondements de notre société.

Je donne peut-être l'impression d'avoir dévié du sujet mais pour moi tout le problème est là, tant qu'on se borne à faire des réflexions sur la nature humaine, la psychologie des masses, etc. et qu'on n'a pas le courage de tout remettre en cause sérieusement, je ne vois pas comment on pourrait se détacher de l'idéologie dominante.

8 (Édité par grammaireautonome 04/02/2012 à 22:49)

L'habitude, un danger ?

Sur le plan psychologique les habitudes sont bien pratiques, sans quoi l'on devrait sans arrêt réapprendre à tout faire : http://www.dicopsy.com/dictionnaire.php … e/habitude

J'ajoute que la vertu c'est l'habitude du bien, tandis que le vice est l'habitude du péché.

Acquérir et entretenir de bonnes habitudes est donc vital.

9 (Édité par Delisa 05/02/2012 à 12:51)

L'habitude, un danger ?

Bonjour,

Il est pire que "l'absence d'indignation" : son immobile acceptation, légitimée par un " Qu'est ce que je peux y faire?" devenu habituel et probablement, justement, pervers. Nous sommes malades de cela. D'être indignés ( donc finalement jamais habitués) et de nous en accommoder. ( Il n'y a donc, à mon avis, aucune "absence de pensée", aucune "éclipse" pratique et salvatrice.)

10 (Édité par Mansfield 15/02/2012 à 13:36)

L'habitude, un danger ?

Minie44 votre post est très intéressant. D'ailleurs, vous avez totalement raison, les causes de la seconde guerre mondiale et, en l’occurrence des motivations du génocide juif par le régime nazis sont bien plus profondes que ne le laisse entrevoir X ou Y documentaire.
Pour faire le lien avec l'habitude, en soulignant le danger d'une conscience habituée je voulais simplement réfléchir sur le fait que c'est en se s'étonnant plus (car la réflexion suit l'étonnement, n'est ce pas ?) que l'on peut accepter la mise en place de ce genre de régime. Je ne questionne pas les sources profondes de l'avènement de ce genre de régime, mais bien l'opinion publique acceptant l'ignominie des rafles etc. La banalisation du mal comme le dirait Harendt conduit à ce genre de régime, non ?
Je ne veux en rien dénoncer le peuple allemand de 1933, d'ailleurs l'Europe entière était prégnante de cette haine contre les juifs et de ce repli identitaire, ce retournement vers l'origine et l'Antiquité : mouvement völkisch (l'aigle du nazisme rappelle l'aigle de César) et en Italie le fascisme.

Civilisation malade, oui, mais depuis quand ? Malade de quoi ? De se croire supérieur dans la hiérarchie des civilisations ? Et là, le débat est grand ouvert, [avec la polémique du moment, en plus]. De plus, je suis complètement d'accord sur le fait que l'eugénisme, cette idéologie de la race pure provient tout droit des États-Unis du XIXème siècle. Et c'est de cette idéologie là qu'Hitler s'est inspiré. "De l'eugénisme Yankee au génocide nazie", un livre explique très bien ceci : http://www.amazon.com/War-Against-Weak- … 0914153064