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"Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté" (Baudelaire)

Bonjour,

Que pensez-vous de cette phrase pour le moins mystérieuse de Baudelaire :

"le génie c'est l'enfance retrouvée à volonté"

Par exemple, je me demande si Mickael Jackson était consciemment "enfantin" ; je pense qu'il voulait retrouver une enfance qu'il n'avait pas eue, ce qui est en soi un caprice bien... adolescent. Selon moi, on ne peut créer du beau et du neuf qu'en sublimant son image et l'enfant ne la connaît justement pas. C'est en voyant son masque qu'on arrive à le retirer. L'idéologie de l'enfance, c'est l'illusion de la pureté créatrice, une sorte de romantisme qui ne s'assume pas ou pire : qui se cherche... Un désir d'illusion.

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"Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté" (Baudelaire)

Tu sembles avoir lu le nouveau Yann Moix ! Mickael Jackson et la citation de Baudelaire sont au centre de son livre...
Selon moi, en affirmant que "le génie c'est l'enfance retrouvée à volonté", Baudelaire ne veut pas mettre l'accent sur le caractère spontané, irréfléchi que l'on associe à cette période de la vie. Tu sembles croire que Baudelaire, en évoquant l'enfance, veut en fait conférer une place prééminente à l'illusion dans la création artistique... Mais, par enfance, le poète veut avant tout souligner l'aisance avec laquelle un être à l'aube de sa vie et donc libéré de toute expérience peut fonder toute sa réflexion sur la simple imagination ("reine des facultés" n'est-ce pas?). En renouant avec son enfance, l'artiste ne se fourvoie pas. Au contraire, il se sépare de toutes les théories dogmatiques développées par exemple pour retrouver un regard neuf, arme nécessaire et même primordiale pour livrer une image du monde satisfaisante et ne résultant en aucun cas d'un "désir d'illusion".

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"Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté" (Baudelaire)

Je ne rejette pas la phrase de Baudelaire, quoique...

Disons que pour arriver à retrouver ce stade (illusoire) de l'enfance, il faut comprendre les raisons de son reflet dans le miroir, le masque.

Mais cet état de conscience n'est pas l'enfance, en réalité.

Et la fraîcheur ne fait pas la maturité. C'est encore une illusion, à mon sens... purement romantique, cet état de "virginité" créatrice ; c'est de la vanité : c'est se vouloir profondément original et capable d'originalité.

Or, depuis Girard, le désir d'originalité est un mensonge... On dépend toujours, toujours d'un tiers. D'un modèle.

Jackson dépendait de la musique créée avant lui, il a eu le soutien de Quincey Jones pour son esthétisme et sa chorégraphie. Il n'était pas seul.

"Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté" (Baudelaire)

L'art crée des images, il crée même la femme, pourquoi ne créerait-il pas l'enfance? Soyons pragmatiques deux minutes. La vérité n'intéresse que les philosophes et les croyants. Il faut être enfant pour mépriser le logos.

L'art commence tôt: combien ont écrit, dessiné, endossé des rôles qu'ils ont ensuite remisés, ayant cessé d'écrire et de dessiner parce qu'ils cessaient d'être enfants? Qui d'autre qu'un enfant vit à ce point dans la superstition, dans la fantasmagorie? Ce n'est pas un mythe, regarde les enfants jouer. Ils sont les derniers inventeurs d'épopée. Ils peuvent aussi bien parler à une plante qu'à un adulte. Un objet de la vie quotidienne peut susciter leur terreur, leur fascination ou leur envie. Il n'y a pas à remonter bien loin: nous étions enfants il y a une quinzaine d'années seulement. Nous ne le serons plus jamais, dis-tu, la conscience de l'enfance tue l'enfance? Voire. Les conditions réunies, j'éprouve encore le même abandon à mes pensées. Quoiqu'il en soit, Baudelaire dit "l'enfance retrouvée", comme Proust retrouve le temps perdu. Ce n'est pas l'enfance en elle-même, sans écart, mais le retour de la conscience sur l'enfant, c'est-à-dire l'image.

Ce qui rend Baudelaire romantique, ce n'est pas exactement la croyance en la virginité de l'enfance, mais la nostalgie des verts paradis de l'enfance qui, en vérité, est la nostalgie tout court, susceptible de se nourrir de n'importe quelle représentation (l'enfance, l'eldorado, l'Arcadie, l'Eden, etc). L'art donne des images pour nourrir ce sentiment, de façon tout à fait gratuite, comme il donne des images pour nourrir d'autres sentiments (dignité humaine, amour, fierté, etc). Quand Baudelaire parle des Pays-Bas, il se passe la même chose que lorsqu'il parle de l'enfance, ce n'est pas l'enfance elle-même qui compte, mais le petit rêve qui repose toujours dans un coin de sa tête. Rien n'est plus contraire à la vraie religion (moralement élevée mais humoralement terre-à-terre) et à la philosophie que l'exaltation de ce petit rêve persistant et tu ne peux être au four et au moulin en même temps. Je crois que tu as fais ton choix. En tout cas, ces messages postés en masse, même s'ils sont peut-être le fruit d'un temps libre mis à profit pour partager tes idées, ont le parfum et l'enthousiasme des révélations récentes, ce moment de frénésie où l'on a le sentiment d'avoir ordonné le chaos (en trouvant, par exemple, une ligne de démarcation: romantisme/humanisme)

Concernant le romantisme, il y aurait à redire. Le mensonge romantique a été pesé, retourné, fustigé et demeure pourtant un objet étrange dans des mains malhabiles: Bloy, Barbey, comment toute cette petite mitraille pourrait-elle en venir à bout?

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"Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté" (Baudelaire)

Dans le cas des romantiques, il est certain que cette quête de la « virginité créatrice » est illusoire : elle est fondée sur la croyance chevronnée que le génie est inné et que les apports sociaux, culturels et même artistiques dans une certaine mesure, que l’homme reçoit a posteriori ne font qu’entacher ce même génie. Sans cette certitude du caractère délétère de l’environnement, adieu, tour d’ivoire !
Sur ce point, Baudelaire est un anti-romantique-avéré. Chez lui, il n’est pas question de naissance mais d’enfance. Le romantique a la nostalgie du point de départ et souhaite retourner à un état de virginité.  Baudelaire voit dans l’enfance une période à laquelle il qu’il ne s’agit pas de revivre mais dont il faut tirer les enseignements. Lorsqu’il écrit « le génie c’est l’enfance » je ne crois pas qu’il faille comprendre  « redevenir un enfant » mais plutôt « s’inspirer de ce qu’il y a de meilleur dans cette période : la faculté à user de son imagination » (beaucoup moins poétique, non ?)

Baudelaire ne se voulait pas original (si, peut-être…), il l’était véritablement je crois. Il n’était pas question pour lui de choisir entre l’influence de l’environnement (du tiers) qui, si elle est pernicieuse au départ, permet finalement de créer cette beauté « bizarre » qu’il enjoignait ses contemporains à apprécier. Et cela n’est possible que par  l’entremise de l’imagination, elle-même conditionnée par la possibilité de retrouver « à volonté » les facultés de l’enfance. La réussite d’un poème peut par exemple dépendre de la rencontre fortuite avec une « fugitive  beauté » ou même avec une façade horrible au fin fond d’une ville insalubre. Certes, ce tiers détermine la création. Mais trois sous entend un (poète) et deux (imagination).

Par contre, je ne comprends pas ce que tu entends par  « masque ». Peux-tu m’expliquer ?

"Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté" (Baudelaire)

ElisaSudre a écrit :

Sur ce point, Baudelaire est un anti-romantique-avéré. Chez lui, il n’est pas question de naissance mais d’enfance.

C'est juste, Baudelaire n'est romantique que dans une petite mesure.

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"Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté" (Baudelaire)

Sachez que je suis tout à fait d'accord avec vous !

Sauf peut-être pour l'anti-romantisme de Baudelaire. Baudelaire est plutôt un romantique en retard comme disait Jean Luc. Ceci dit, il dépasse son romantisme, sa pose, par l'art, effectivement.

Je discutais simplement l'idée qui considérait l'état d'enfance dans la phrase de Baudelaire.

Et je suis d'accord avec votre lecture : l'imagination.

je viens de lire la préface de Chatterton et, effectivement, Vigny la loue avec ardeur.

L'imagination est une donnée typiquement romantique.

Mais l'imagination est-elle le propre de l'enfance ? Je ne le crois pas.
Chez certains enfants, oui, mais pas tous. Petit, j'avais cette inclination à inventer, à créer, découper, etc... Mon frère, jamais. Il n'allait jamais vers les livres, on lui donnait à "imaginer" : on le "poussait" vers l'imagination.
On lui donnait des jouets, on lui donnait des contes à lire.

N'est-ce pas l'adulte qui donne à imaginer, finalement ? Je me pose la question. N'est-ce pas lui qui veut retrouver cet état de virginité en donnant de l'artifice à son enfant ? L'enfance, je crois, est, étymologiquement, "celui qui ne parle pas". Il accueille, j'ai envie de dire.

Cela me fait penser à Rousseau qui, dans l'Emile, invitait les parents à laisser leurs enfants libres de toute inclination.
Si on laisse les enfants libres dans leur soi-disant "faculté créatrice", cela donne des films comme "Sa majesté des mouches".

Un enfant seul peut, peut-être créer : regardez les autistes, pour un cas extrême, comme s'ils comblaient un manque par la création. Mais il me semble que l'autiste est un enfant "dépassé" : parce qu'il a peur de sa propre image envers les autres.

Ce qui me fait revenir à cette idée de masques sur laquelle Elisa me demande des précisions.

En regardant ton reflet dans le miroir, en regardant ton masque, la magie est que tu finisses par en avoir conscience et donc à voir ton âme : en ayant CONSCIENCE de ton masque, de ton image, tu sais pourquoi tu le portes et ainsi tu te connais toi même petit à petit. Connaître ça évite de rechercher ailleurs ce que les adolescents appellent souvent "double" , car... il n'existe pas. Sauf dans les romans de science-fiction où on fait des clones... Et encore, même dans l'Eve Future de Villiers de l'Isle-Adam, le double finit par avoir une "personnalité" (persona : masque) et ne ressemblera jamais à celui ou celle qui le désire... Pour combler un manque d'identité ? Une impuissance ?
Finalement, il me semble que seul l'enfant ne fasse la différence entre la fiction (art) et la réalité ; ceux qui recherchent leur double ne veulent pas sortir de leur enfance : c'est l'enfance retrouvée partout dans le "double". Comme ils sont dans l'ignorance de leur identité, ils cherchent d'autres masques qui viendraient se coller aux leurs. Et ils sautent de masques en masques et les (re)jettent ou les délaissent une fois qu'ils les ont intégrés. D'aucuns appellent cela "les superficiels"... C'est terrible, terrible... Cela me fait froid dans le dos.

En somme, les artificiels sont ceux qui ont la conscience de leur masque.
Les superficiels n'en ont pas conscience : ils vivent à la "surface".


Je ne sais pas si on ressent mon enthousiasme, Alph, mais je dois vous confesser quelque chose :

Je suis en pleine rédaction d'un livre sur tous ces sujets, oui. En parler ici me permet de me remettre en question ; vos avis me sont énormément enrichissants, je ne veux pas être pris pour celui qui vient ici avec ses petits souliers. Je tiens témoigner de ma bonne foi, et ma participation sur ce forum, les anciens vous le diront, a toujours été saluée par mon enthousiasme ! Mais quel succulent mot ! Presque romantique ! big_smile

"Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté" (Baudelaire)

Le réel n'a pas de double...j'ai lu ça quelque part...impossible de me souvenir, mais ton propos fait écho à autre chose. Peut-être peux-tu m'aiguiller?

A propos de l'enfance, la sagesse populaire en conclurait que tu as la fibre artistique et que ton frère ne l'a pas. Peut-être votre évolution corrobore-t-elle cette hypothèse. Auquel cas, je proposerais une nouvelle mouture à la citation de Baudelaire:

"Le génie, c'est l'enfance du génie retrouvée à volonté"  smile

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"Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté" (Baudelaire)

Mot d'esprit qui me paraît encore un peu obscur  hmm

Ceci dit, le mot de "Génie" m'intéresse ; vient du grec puis du latin "genere" qui signifie "production"mais surtout : le génie apparait à la NAISSANCE. Ce n'est que plus tard qu'on en galvaude le sens au point d'en voir partout. Flaubert a écrit de très belles choses, c'est un très grand styliste. Mais ce n'est pas un génie. C'est un monstre, ce qui est différent -, au sens de prodige (être en avant, celui qui se dépasse par le travail d'écriture justement).
Or, son écriture à 20 ans n'était pas la même que celle présente dans Bovary, Pécuchet ou L'éducation sentimentale, voire Salammbo' (son chef-d'oeuvre d'après moi). Il est assez marquant de constater que l'écriture de Pascal, de Rimbaud, de Balzac, Lovecraft, Artaud, est exactement la même que jusqu'à leur mort. Et ça, c'est le génie.

(mais peut-être mon refoulé romantique bataille chez moi et m'empêche de croire en la non existence de la pureté créatrice)

Je conclus :

Il y a les génies. Ceux qui ont le talent dès la naissance, dès qu'ils ont assez lu et se mettent à écrire leurs premières oeuvres. Rimbaud, Lautréamont, Balzac, Lovecraft, Lewis, Poe, Dante, Baudelaire...

Il y a les monstres. Ceux qui réussissent à avoir le talent par le travail (ou la méditation et la prière). Huysmans, Villiers, Barbey, Borges, Vigny, Dostoïevski, Tolstoï, Hugo, quoique...)

Il y a les stylistes qui peuvent être ou des monstres ou des génies. (Huysmans, Flaubert, Maupassant, Zweig, Barbey, Villiers, etc et je mets Zola dedans finalement, Camif m'a induit en erreur !) : leurs oeuvres ont grande chance de survivre au temps car ils se lisent à voix haute.

Il y a les raconteurs qui ne seront jamais des génies, mais peuvent être des monstres. (ex : Stevenson, King, Dickens, Jules Verne, Matheson, etc)
Leurs oeuvres sont périssables car il est impossible de les lire à voix haute, la langue se délie.

Cela va pour tous les arts, la musique par exemple : il y a Mozart (génie) et il y a Salieri (monstre) ; il y a Ray Charles ou Stevie Wonder (génies) et il y a Corneille. (chanteur)

Tout ceci mérite d'être discuté.

Je me demande si le génie existe ; pour moi, le terme de "monstre" est plus adéquat... Le génie n'existe pas, au sens propre du terme ?

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"Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté" (Baudelaire)

Un frère peu enclin à la lecture n’en est pas pour autant dénué d’imagination, et heureusement ! Arrêtons de croire, nous, pauvres littéraires rebuts de la société que nous en avons l’apanage ! Je suis persuadée que ton frère a simplement fait preuve d’imagination dans des domaines qui certes, peuvent paraître plus prosaïques, mais qui n’en demeurent pas moins de véritables terrains de jeu  pour cette même imagination. N’oublions pas que pour Baudelaire, celle-ci n’est en rien un vague don indéfinissable et sur lequel nous n’avons aucune prise. Elle est davantage une réelle faculté de l’esprit qu’il s’agit d’exercer pour finalement l’apprivoiser. Certes, je le concède, l’enfant est incapable d’un tel travail. Mais en laissant libre cours à son imagination, il laisse entrevoir ce que celle-ci pourrait bien devenir : l’atout essentiel de l’artiste. Je ne dis pas que l’enfant a le monopole de l’imagination, ni même que tous les enfants peuvent bénéficier de la même propension à en faire usage. Cependant, je suis persuadée que si elle est à chercher quelque part, c’est d’abord dans cette période de la vie, celle où nous avons le plus de chance de la trouver ! (Sur ce point, je rejoins tout à fait ton premier message, Alph)

Concernant la notion de « génie », il me semble qu’elle a tellement fait couler d’encre qu’elle en perd son sens et devient même désuète de nos jours… Elle a servi de prétexte à de nombreux hommes « du communs » qui, par peur d’être face à quelque chose qui les dépasse ont été contraints à trouver à tout prix une justification : Dieu tient la main de ces poètes prodigieux ! Rappelons ici l’importance des Muses dans la littérature latine et grecque. C’est à elles que s’adresse continuellement le poète pour qu’elles le « soutiennent » jusqu’à la dernière phrase. Cependant, ces considérations n’ont plus aucune valeur aujourd’hui ! La littérature, l’art, sont même devenus un travail pouvant être mis à la portée de tous aux dires de certains ( Nietzsche ?). Cela me rappelle une citation d’Alain qui voulait voir dans l’artiste un « artisan par éclair ». Le travail, le travail… Et que penser de l’Oulipo qui cherchait la contrainte dans le seul but d’ « exercer » son art ?
Aussi, je crois qu’il est impossible de pencher pour l’un ou l’autre. Talent et génie cohabitent peut être chez l’artiste, qui sait ? Il semble simplement que le problème soit si insoluble, que la personnalité de l’artiste et le contenu de son oeuvre soient si complexes qu’ils échappent tous deux  à un examen visant à les ranger dans telle ou telle case. Je vois arriver la critique à grands pas : quelle médiocre et facile conclusion ! Je l’admets, c’est décevant. Cependant, Jérémy, tu noteras que je me contente de formuler ce que tu as par ailleurs illustré par tes exemples : chaque auteur que tu cites entre dans plusieurs « cases » (monstres, génies…) qui ne leur correspondent d’ailleurs pas parfaitement. Les « cases » portent elles- mêmes des « titres » qui dénotent la difficulté qui existe  a se montrer péremptoire dans ce domaine (« Il y a…qui peuvent être…mais peuvent être »).  Insoluble, le problème, dis-je !


Merci en tout cas pour cette formidable tentative de classification… Je me méfis toujours de ce genre d’entreprise mais si je m’y étais attelée, je n’aurais certainement pas fait mieux (ou voulu faire autrement, au choix). Peut-être Hugo mérite t-il sa place au panthéon des génies, cependant… ?