Littérature et mélancolie

Le rock urbain est mieux adapté à ça. Le panache est une affaire de jeunesse et d'attitude, assez distincte de la ferveur (toute la différence entre Mick Jaggers et Van Morrison, dont les timbres de voix sont pourtant presque identiques). Peut-être devrais-tu nous renvoyer à une chanson que tu trouves représentative de ton propos et qui soit immédiatement identifiable comme telle par n'importe quel néophyte.

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La rencontre entre les larmes et la fougue : la synthèse exprimée en Otis Redding, ça se passe ici :

Imploration, oui. Mais derrière le côté lancinant, le rythme est syncopé, et les instruments (batterie + cuivre) joue sur l'idée de dépasser sa tristesse. Sans oublier cette voix, qui résume tout.

Littérature et mélancolie

Nos deux chansons, une fois mises en rapport, évoquent bien deux émotions différentes. Il existe une troisième voie, celle que j'emprunte le plus souvent: la tristesse sur le mode de la légèreté, la tristesse lumineuse, insaisissable et fuyante, qu'on trouve dans la musique folk-rock (My Back Pages, interprété par les Byrds) ou dans la pop (You Tore Me Down, Flamin' Groovies). Ce n'est pas la voix qui suffit à l'expression, la musique installe un climat, je trouve ça assez ensoleillé mais le fond n'est pas très gai. Le rythme peut fort bien, comme tu l'as souligné, appuyer la tristesse.

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Alph a écrit :

Ce n'est pas la voix qui suffit à l'expression, la musique installe un climat, je trouve ça assez ensoleillé mais le fond n'est pas très gai. Le rythme peut fort bien, comme tu l'as souligné, appuyer la tristesse.

Tu parles dans le cadre de Redding ?

Je suis d'accord avec toi, en tout cas. Mais ce que je voulais dire est que la voix résume cette ambivalence entre l'ardeur et la tristesse. Pff, c'est quand même grandiose ! tongue

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Bonjour à tous,

J’ai lu avec un grand intérêt vos messages qui m’ont appris une foule de choses.

Pour ma part et en faisant simple je dirais que :

La tristesse est passagère. Rousseau peut être triste, certainement pas mélancolique, Baudelaire oui, avec je trouve une certaine complaisance qui m’exaspère (style pompier). Mais il est vrai que nous avons maintenant du recul et qu’il faut replacer chaque style dans son époque. Baudelaire écrit génialement mais il m’énerve quand même.

La mélancolie est un état dépressif qui perdure en partie parce que le mélancolique se nourrit de sa bile, en partie parce qu’il n’a pas la foi.

La foi justement (qui peut être également considérée comme une drogue) permet à l’artiste et même à l'homme tout court (cf. vos très intéressantes digressions sur la musique afro-américaine) de transcender sa misère en joie du fait de sa foi en l’Evangile (bonne nouvelle).
 
La musique, dirons-nous, européenne, à caractère mélancolique (voir post-punk ou cold-wave avec The Cure, Joy Division, Death in June et bien d’autres) est sans doute très représentative de l’état du vieux continent qui a subi un 20ème siècle riche en catastrophes et qui ne croit plus en Dieu depuis longtemps. Est-ce à dire qu’avec Dieu, c’était tout de même plus facile de traverser la vie?

En ce qui concerne la musique triste sur le mode de la légèreté, je vous conseille Echo and the Bunnymen que je connais assez mal mais surtout Siouxsie and the Banshees qui me paraît être le summum de l’art en la matière. La légèreté n’est évidemment qu’une apparence.

En ce qui concerne la littérature du désespoir et de l’absurde sur le mode du rire (très noir), je vous conseille Franz Kafka. Mais là, on n’est déjà plus dans le domaine de la mélancolie.

Je ne veux pas être l’instigateur d’une polémique (je ne pense pas être en odeur de sainteté sur ce site), je donne simplement mon avis avec mes modestes connaissances.

Merci à vous.

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Mais ton avis est le bienvenu sergent Garcia !

Il est même très enrichissant smile

Merci pour les références.

Pour moi, les afro américains ont fait ce qu'ont fait les humanistes de la Renaissance : ils ont implanté une verve grecque dans le religieux, mélangeant le profane et le sacré. Pour résumer.

Sinon, j'ai une autre référence sur le désespoir qui se conjugue très bien avec le romantisme : Kierkegaard. D'ailleurs, dans ses lettres, il n'hésite pas à dire de son objet aimé, "créature", qu'il compte en faire une création. Il assimile art et amour. (cf à mon sujet sur l'art, la passion et l'amour dans le sujet philo, je vous y invite, cela m'intéresse !)

Sur Blaise Pascal et sa mélancolie, j'ai trouvé ceci :
"Si jusqu’à dix-huit ans, sa mélancolie reste à l’état latent, il a tout de même été un enfant fragile, souvent perturbé par des douleurs gastriques, subissant des troubles de l’humeur, passant d’un état enjoué à un état maussade. L’année 1641 voit l’apparition des premiers graves symptômes qui expriment une maladie du désir. Ce sont des maux de tête insupportables, empêchant le moindre travail intellectuel, assortis de dérangements intestinaux le tenant couché plusieurs jours et inhibant la totalité de son être. Les symptômes faisant suite à la réactivation de sa première grave blessure narcissique, le ramenant à la perte de l’objet aimé. En effet Gilberte, sa sœur aînée, qui jusque-là jouait le rôle de mère de substitution, vient de se marier avec son proche cousin de quinze ans son aîné et quitte le domicile familial. Blaise Pascal connaît alors une phase dépressive. Son narcissisme, de plus en plus défaillant, laisse place à un sentiment d’infériorité et à la jalousie. Il est persuadé d’avoir perdu l’amour de son aînée. Ne pouvant exprimer ses sentiments ambivalents, il pense être incapable d’aimer et d’être aimé. Sa libido, mise en retrait des objets extérieurs, le confine à des travaux de recherche dès que sa santé le lui autorise."

Baudelaire, mélancolique ? Je suis sûr que non... J'y vois plus une pose qu'autre chose.
(ce qui relève de l'art - et ne jamais oublier son dandysme qui n'est rien de moins que de l'art en exercice)

Pareil pour Poe... Ils sont avalés par le mensonge romantique, à mon avis. Ils sont nourris d'une littérature de mal de siècle. Ils sont dans la maladie ontologique comme dirait Girard.

Le cas de Pascal mérite d'être creusé... Sa mélancolie est d'ordre matérielle, la bile. Elle a nourri je pense sa tristesse pour arriver aux questions existentielles qu'il a tirées dans ses Pensées...

Mais ce qui m'interroge ici chez Pascal c'est son invitation à la tristesse (et je ne la crois pas) ou à se considérer misérable (et cette thèse me semble davantage plausible). Là-dessus, je suis sûr que Jean Luc pourrait nous éclairer, notamment smile

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Sa mélancolie est d'ordre matériel, la bile

?
Quand à l'analyse que tu cites concernant son état psychique, (qui en est l'auteur ? ) je pense qu'il faut être prudent sur les diagnostics faits "à distance", a fortiori quand il s'agit d'une distance de quelques siècles...

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Je voulais dire "douleurs gastriques", c'est une mélancolie physique : la bile, etc... Mais je pense que c'est somatique.

Arcanthe, j'ai retrouvé cette source sur le net, mais soit.

Je crois que Jean Luc avait raison sur la tristesse chrétienne ; même Pascal dit ceci :


Ne nous laissons pas abattre à la tristesse
(Blaise PASCAL, édit. Cousin.)


Joie  big_smile

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Dans la nuit du 09 au 10 août 1917, Kafka est victime d'une crise d'hémoptysie, il crache le sang. En septembre, il écrit à son ami Max Brod: «J'ai quelquefois l'impression que mon cerveau et mes poumons auraient conclu un pacte à mon insu. Ça ne peut pas continuer comme ça, a dit le cerveau, et au bout de cinq ans, les poumons se sont mis à l'aider.»
Source : www.mondalire.com/kafka.htm

Le mal-être chez Kafka vient d'un très fort sentiment de culpabilité (voir évidemment Le Procès) lié à son enfance et au père.

Pour Baudelaire, à y réfléchir, je pense que vous avez sans doute raison. J'espère tout de même qu'il était au moins révolté sinon, au diable l'artiste!

Pour Pascal, mon professeur de littérature de seconde nous avait contés à peu près la même chose. Sa grande lucidité, son analyse du divertissement, obligeait Pascal à considérer avec tristesse la misère de l'homme, le christianisme restait la seule issue.

Pour Poe, je ne sais pas, mais je le trouve plus sincère que son traducteur Baudelaire.

J'irai voir Kierkegaard sur le net un de ces jours. Je ne connais pas du tout.

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Très intéressante cette maladie kafkaïenne...  tongue