Je veux bâtir un temple à l'Inconstance.
Tous amoureux y viendront adorer,
Et de leurs vœux jour et nuit l'honorer,
Ayant leur cœur touché de repentance.De plume molle en sera l'édifice,
En l'air fondé sur les ailes du vent,
L'autel de paille, où je viendrai souvent
Offrir mon cœur par un feint sacrifice.Tout à l'entour je peindrai mainte image
D'erreur, d'oubli et d'infidélité,
De fol désir, d'espoir, de vanité,
De fiction et de penser volage.Pour le sacrer, ma légère maîtresse
Invoquera les ondes de la mer,
Les vents, la lune, et nous fera nommer
Moi le templier1, et elle la prêtresse.Elle séant ainsi qu'une Sibylle
Sur un trépied tout pur de vif argent2
Nous prédira ce qu'elle ira songeant
D'une pensée inconstante et mobile.Elle écrira sur des feuilles légères
Les vers qu'alors sa fureur chantera,
Puis à son gré le vent emportera
Deçà delà ses chansons mensongères.Elle enverra jusqu'au Ciel la fumée
Et les odeurs de mille faux serments :
La Déité qu'adorent les amants
De tels encens veut être parfumée.Et moi gardant du saint temple la porte,
Je chasserai tous ceux-là qui n'auront
En lettre d'or engravé sur le front
Le sacré nom de léger que je porte.De faux soupirs, de larmes infidèles
J'y nourrirai le muable Prothé [Protée],
Et le Serpent3 qui de vent allaité
Déçoit4 nos yeux de cent couleurs nouvelles.Fille de l'air, déesse secourable,
De qui le corps est de plumes couvert,
Fais que toujours ton temple soit ouvert
A tout amant comme moi variable.
1 Deux syllabes / sens : "gardien du temple".
2 Mercure.
3 Le caméléon, emblème de la métamorphose et de l'inconstance.
4 "Trompe" (sens du XVIe).
Il est intéressant d'étudier la dimension paradoxale du poème : le poète parle de sa maîtresse avec qui il veut édifier un temple de l'inconstance, de l'infidélité ; il s'agit d'un paradoxe en ce sens que le poète prône l'amour d'un côté (avec sa maîtresse) et l'inconstance d'autre part. Rappelons que chez Du Bellay et les pétrarquistes, la notion de fidélité était obsessionnelle. L'inconstance, les apparences trompeuses, le théâtre sont des grands thèmes baroques.
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G. Mathieu-Castellani, Anthologie de la poésie amoureuse de l'âge baroque 1570-1640, Le Livre de Poche.
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