Rhétorique

Types de preuves, types de discours, les adjectifs, la modalisation, etc.

Les types de preuves

Les preuves objectives donnent l’illusion d’une certaine logique, parfois jusqu’au syllogisme (imitation du raisonnement logique). Le raisonnement inductif peut constituer une preuve par l’exemple. La dispositio peut aussi constituer une preuve : c’est la preuve par la mise en forme.

Les types de discours

  • Discours délibératif : conseil, grand style → tragédie.
  • Discours démonstratif :
    - louange : style élégant, plaisant → lettres, comédies humaines.
    - blâme.
  • Discours judiciaire : cause juste ou injuste, style familier, simple → comédie, poésie lyrique.

Il doit y avoir naturellement adéquation entre le style et le genre. Par ailleurs, des interférences sont possibles entre les styles dans un texte littéraire.

La classification des adjectifs

  • Adjectifs objectifs
  • Adjectifs classifiants : ils ne sont pas susceptibles de varier en degrés (ils définissent les propriétés objectives d’une classe de choses).
  • Adjectifs relationnels : ils définissent un lien essentiel et sont postposés au nom (un couscous royal ≠ *un couscous très royal).
  • Adjectifs subjectifs
  • Adjectifs affectifs : mouvements de l’âme, sensibilité, l’euphorique, l’agréable, le dysphorique, le pathétique.
    → pas de jugement de valeur.
  • Adjectifs évaluatifs : évoquent la mesure, relèvent de l’approche du physique (jeune / vieux, etc.)

Tout texte est porteur d’une coloration tonale par la présence d’adjectifs.

La question de la modalisation : il s’agit de l’adjonction d’un commentaire sur l’énoncé.

La modalisation de vérité

  • Aléthique : vérité scientifique et logique. Modalisation zéro.
  • Épistémique : savoir marqué par des lexies particulières. Modalisation positive ou négative.
    Exemple : « Il prétend qu’il est malade. »
  • → La multiplication des marqueurs entraîne le discrédit.

La modalisation affective ou axiologique :

  • Adverbes : « heureusement », « par chance », « bêtement », etc.

Les foyers normatifs

  • Tout texte littéraire est porteur d’une vision du monde (c’est-à-dire des prises de position par rapport au monde). Un rapport est instauré par une instance évaluante (personnages et narrateur).
  • Il existe quatre types de foyers normatifs : le savoir-faire, le savoir-dire, le savoir-vivre et le savoir-jouir (esthétique).

Remarque : l’ironie relève d’une incohérence dans les foyers normatifs.

La théorie des actes du langage : l’art de l’échange

  • Toute prise de parole est destinée à faire pression sur celui à qui on s’adresse. S’adresser à quelqu’un revient à changer son statut. C’est la force intrinsèque portée par le langage. Il s’agit d’un moyen d’agir sur autrui. Il existe deux types d’actes de langage :
  • Actes de langage directs : ils relèvent de la modalité interrogative, jussive, affirmative (notamment le jugement de valeur).
    Cas particulier : les énoncés performatifs sont des énoncés qui impliquent une action sur autrui, une action qui s’accomplit au moment où on parle. Ce peut être le cas lors d’actes institutionnels (rites, sermons, déclarations officielles, etc.) ou lors d’actes ordinaires (félicitations, excuses, etc.).
  • Actes de langage indirects : ceux qui engagent une interprétation.
    L’acte dérivé : il se voit doubler d’une deuxième valeur qui n’annule pas la première. Acte de constatation → interprétation.
    Exemple : « Cette choucroute est délicieuse. » → induit un deuxième acte : « Ressers-toi. » ou « Félicitations ! » L’absence de réponse peut signifier alors : « oui, je (me) la garde pour demain ! »

 

  • Le trope illocutoire. Il a deux formes :
  • Une valeur dérivée qui annule la première : « Pouvez-vous me passer le sel ? » →  je n’attends pas « oui » ou « non » ;
  • Une forme fondée sur le déplacement du destinataire : il s’agit d’évoquer un interlocuteur A alors qu’on s’adresse à un autre interlocuteur.
    → Dans tous les cas de figure, on agit sur autrui.

 

  • Le jeu des échanges et ses lois
  • Les interactions verbales. Il existe deux fonctions essentielles dans tout échange :
    - Fonction de construction : parler pour dire quelque chose ;
    - Fonction de reconnaissance : l’échange (la réponse) valide la parole.
  • Les principes qui codifient la bonne conduite de l’échange :
    - La coopération : l’échange doit correspondre au but. Il faut accepter de faire aboutir l’échange. Les cas de rupture sont : se taire, parler d’autre chose, etc.
    - Principe d’égalité : les interlocuteurs sont pourvus de droits égaux ; il y a des tours de rôle. Il ne faut pas monopoliser la parole.
    - Il est bon d’adapter sa parole au sujet dans le ton et les mots.
    - Principe de sincérité : le locuteur ne doit pas mentir ; il se doit d’adhérer à son énoncé. L’ironie doit être perçue par l’interlocuteur.

 

  • Les lois de l’échange qui conditionnent l’énoncé : elles concernent le contenu de l’énoncé, afin que l’échange se poursuive.
    - Tout énoncé doit contenir une information, c’est la loi d’informativité. On ne parle pas pour ne rien dire. Dans de nombreuses pièces de théâtre, l’architecture est fondée sur la rupture de cette loi.
    - Loi d’exhaustivité ou de pertinence : elle interdit l’excès d’informations ainsi que sa rétention. Ainsi, la pédanterie est l’un des défauts les plus dénoncés (cf. Le Misanthrope).
    - La clarté : fuir le jargon, les galimatias. Vaugelas a énoncé deux principes : la clarté et la pureté.
    Remarque : la clarté n’a pas toujours été le propre de la langue française. La clarté est l’objet d’une très longue conquête en France : cf. Pascal, Les Provinciales : « Le français des honnêtes gens doit prévaloir sur les usages restreints. » (les « usages restreints » sont les usages en pratique dans un monde de techniciens, de savants, de juristes). Il faut éliminer tout ce qui relève des usages restreints. Ce qui est formulé clairement n’est pas forcément vide.

 

Les grandes composantes qui modèlent notre langage : l’importance de la politesse

  • Il s’agit de concilier l’autre dans le cadre de l’échange, et de ne pas donner une mauvaise image de soi. Il faut aussi donner à l’autre une bonne image de lui-même. Ainsi, Voltaire donne souvent l’impression au lecteur l’impression d’être « intelligent ».
  • La politesse est l’art de ménager autrui. Les Anglo-Saxons qui ont travaillé sur le sujet ont relevé deux faces de la politesse :
    - La face négative : tout ce qui touche le territoire du moi (le corps, l’espace, le temps).
    Exemples : « Quel âge avez-vous ? » ou encore « Combien gagnez-vous ? » → Il s’agit de préserver le personnel.
    - La face positive : elle concerne l’ethos, le souci de présenter de nous-mêmes une bonne image (se mettre en valeur en faisant, par exemple, son autocritique).
  • Quels sont les actes qui menacent la face positive ? Les actes de promesse, les excuses, les aveux, les offres de service, etc. Il s’agit aussi des actes où on se met en cause. Et relativement à la culture judéo-chrétienne : la faute, la culpabilité.
  • Quels sont les actes qui menacent la face négative ? La susceptibilité, les approches physiques (passer la main sur le dos, maintenir une petite pression sur la main, etc.) → le corps peut ressentir un contact comme agressif.
  • Qu’est-ce qui agresse la face positive des autres ? Le reproche, le blâme, l’injure, l’ironie. Le sarcasme peut être un acte d’agression.
  • Comment atténuer des agressions, valoriser l’autre ?
    - Stratégie de l’évitement : « C’est vous qui voyez. » ; « Je ne sais pas. »
    - Stratégie de la compensation : l’autre doit conserver une bonne image de lui-même. Ainsi, dans la correction des copies, le professeur doit atténuer une mauvaise note dans l’appréciation : « Vous avez bien vu cela, mais… » ; « Vous gagneriez à… ».
  • Les procédés de la politesse négative : les actes directs (ordre, variation de l’ordre, reproche) sont remplacés par des procédés langagiers dérivés : l’ordre, la requête et le reproche se transforment en questions :
    « Levez-vous. » → « Pouvez-vous vous lever, s’il vous plaît ? »
    « Tu n’as pas fait la vaisselle. » → trope illocutoire.
  • Les mécanismes de désactualisation : insertion de propos dans le temps, dans l’espace, et par rapport à une personne :
    - Désactualisation avec usage du mode temporel : « Tu peux me rendre un service ? » → « Tu pourrais…? » / « Je vous téléphonais pour… » → il s’agit de faire sortir l’énoncé de son cadrage temporel.
    - Désactualisation avec le jeu des personnes : on la trouve souvent au XVIIe siècle.
    C’est par exemple l’usage de la troisième personne pour parler de soi lorsque le « je » devient trop engagé dans l’énoncé. L’anacoluthe fait effet de style : il n’y a pas de référence directe au locuteur et à l’interlocuteur. L’usage du « on » et des formes impersonnelles est aussi propre à ce type de désactualisation. Ces procédés ne sont pas forcément des procédés de l’évitement.
  • Les figures de pensée qui permettent de ménager l’interlocuteur : « Ce n’est pas malin » pour « C’est complètement idiot. » → litote.
    Par exemple, on entend souvent « contre-vérité » à la place de « mensonge », notamment dans le domaine de la politique.
    L’euphémisme est, quant à lui, une atténuation non feinte : il s’agit d’une présentation oblique de faits qui touchent à un univers personnel.
  • Les procédés accompagnateurs
    - Les actes accompagnateurs préliminaires : « Est-ce que je peux vous voir cinq minutes ? » → Cela permet de préparer le récepteur à la défense de son territoire.
    - L’emploi de termes caractérisants qui minimalisent : « J’ai un petit service à te demander. » ou encore « Je voulais juste / simplement te dire… » ou « Tu pourrais ranger un petit peu. »
    - Les modalisateurs épistémiques : « peut-être », « sans doute », « semble-t-il », etc.
    → Ils visent à présenter de manière atténuée une prise de position de l’interlocuteur.
    - Les procédés de l’acte valorisant. L’éloge : intrinsèquement, l’éloge est lié à l’hyperbole : superlatifs, intensifs, sémantisme de haut degré (« excellent », etc.). Cependant, les actes de politesse positive peuvent être mieux compris, interprétés, que l’usage de l’hyperbole dans l’éloge : « Ton travail est bon, c’est bien. » car l’hyperbole peut entraîner le doute sur la sincérité du locuteur.
  • Conclusion :
    - Tous ces procédés trouvent leur expression contraire dans les textes littéraires, ou dans la vie quotidienne. Il y a effectivement une rupture du contrat langagier (dans les films, par exemple, où l’on peut entendre des insultes, etc.).
    Cf. Le Misanthrope, acte I, scène 2 : la rupture est liée au problème de la vérité dans les rapports humains : faut-il être hypocrite ou dire la vérité ?
    - Dans le système de la langue sont inscrits un grand nombre de faits qui sont interprétables si l’on se réfère en effet à cette éthique qui sert à ménager à l’autre.

 

Quelques mots sur la nouvelle rhétorique

Elle travaille sur l’inventio (les arguments) → importance de la composante doxale La doxa est l’« ensemble des opinions reçues sans discussion, comme une évidence naturelle, dans une civilisation donnée. » (Grand Robert de la langue française) (les arguments sont liés à une culture, une opinion générale).
Quels sont les philosophes qui ont fait éclore cette nouvelle rhétorique ? Dans les années 1970, il s’agit de Chaïm Perelman et de Lucie Olbrechts-Tyteca dans le Traité de l’argumentation. Le point de départ est que la logique du vraisemblable n’a pas de consistance (Descartes = ce qu’on perçoit est illusion). L’apparence n’est pas le réel. Ce qui ne peut être détruit est la pensée du doute. Il y a valorisation de la logique mathématique. Le moyen de la preuve est l’induction. Donc, la Nouvelle Rhétorique repart aux sources aristotéliciennes et montre que la logique du vraisemblable est à l’œuvre dans l’argumentation. La faculté de raisonner ne fonctionne pas que dans les champs de la pensée géométrique et scientifique.

Pragmatique et rhétorique

  • La pragmatique n’utilise pas la composante argumentative en tant qu’elle est explicite. Elle ne s’occupe pas non plus de l’argument. Le discours lui-même porte une force : il attire l’autre dans mon univers de croyance.
  • La rhétorique étudie les arguments. On fait appel à des choses extérieures au discours. Perelman : « L’argumentation ne peut se développer si toute preuve est conçue comme réduction à l’évidence (démarche de la science). L’objet de cette théorie est l’étude des techniques discursives permettant de provoquer ou d’accroître l’adhésion des esprits aux thèses qu’on présente à leur assentiment. »
  • L’adhésion est graduée selon la thèse présentée. L’étude de l’argumentation dépasse le champ oratoire proprement dit.
  • Extension de l’étude au texte écrit : techniques apportées par celui qui argumente dans le texte.
  • Étude qui s’occupe des moyens discursifs pour obtenir l’adhésion, mais elle valorise les moyens de preuves qui ne relèvent pas uniquement du nécessaire. → La nouvelle rhétorique s’occupe de l’argument qui est susceptible de provoquer l’adhésion.
  • Extension du champ de l’argumentation : elle est partout.
  • Extension du champ de l’exploration des arguments. L’étude de l’argumentation n’est plus restreinte au seul discours public, elle concerne tout travail argumentatif.
Plan (non détaillé) du Traité de l’argumentation1
  • Introduction
  • 1re partie : Les cadres de l’argumentation
  • 2e partie : Le point de départ de l’argumentation
    • Chapitre 1 : L’accord
    • Chapitre 2 : Le choix des données et leur adaptation en vue de l’argumentation
    • Chapitre 3 : Présentation des données et forme du discours
  • 3e partie : Les techniques argumentatives
    • Chapitre 1 : Les arguments quasi logiques
    • Chapitre 2 : Les arguments basés sur la structure du réel
    • Chapitre 3 : Les liaisons qui fondent la structure du réel
    • Chapitre 4 : La dissociation des notions
    • Chapitre 5 : L’interaction des arguments
  • Conclusion

1 C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca, Traité de l’argumentation, Éditions de l’Université de Bruxelles, 5e édition.

Bibliographie

  • Aristote, Rhétorique.
  • G. Declercq, L’Art d’argumenter. Structures rhétoriques et littéraires.
  • J. Gardes-Tamine, La Rhétorique.
  • G. Molinié, Dictionnaire de rhétorique.
  • C. Perelman, L’Empire rhétorique. Rhétorique et argumentation.
  • C. Reggiani, Initiation à la rhétorique.

Conseils de lecture

Rhétorique : bibliographie