Cette page est la suite de ce commentaire.
II. La transmutation poétique : une métaphore de la création poétique, déjà dans L’invitation au voyage, la femme était associée à une émotion esthétique picturale. Qu’est-ce qui évoque la métaphore de la poésie ?
- Les bijoux et les correspondances (synesthésies ou correspondances horizontales : son et lumière : « bijoux sonores », « son bruit vif et moqueur » (hypallage), « Ce monde rayonnant de métal et de pierre », « j'aime à la fureur / Les choses où le son se mêle à la lumière ». Les bijoux sont un savant mélange de lumière et de sons, comme la poésie qui, traditionnellement a pu être évoquée par le diamant (voir par exemple La Bouteille à la mer de Vigny, la poésie donne éclat et dureté à la parole humaine).
- Les correspondances verticales : l’unité de l’androgyne (« unis », « Antiope et imberbe »), l’alliance des contraires (féminité de la mer, masculinité du rocher, notons l’inversion des attributs sexuels : le poète est mer, alors que la femme est rocher surplombant. Cette relation dominant / dominé apparaît plusieurs fois dans d’autres poèmes de Baudelaire : Le fou et la Vénus ou Hymne à la beauté qui reprend d’ailleurs bien des thèmes de ce poème : danse, ventre, bijoux, ambivalence…). « Candeur et lubricité » ou la poésie au-delà de la morale. Baudelaire dans l’Art romantique, condamne : « Il est une autre hérésie... Je veux parler de l'hérésie de l'enseignement, laquelle comprend comme corollaires inévitables, les hérésies de la passion, de la vérité et de la morale. Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est un enseignement quelconque, qu'elle doit tantôt fortifier la conscience, tantôt perfectionner les mœurs, tantôt enfin démontrer quoi que ce soit d’utile... La poésie (...) n'a pas d'autre but qu'elle-même ». Dans son ambivalence que Baudelaire revendique, la femme est une image de la création poétique. D’ailleurs l’ambre est aussi un parfum aphrodisiaque en même temps que mystique. Sa citation dans le poème vient renforcer la « lubricité ». Voir les tercets de Correspondances : « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, / Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, / - Et d’autres, corrompus, riches et triomphants, // Ayant l’expansion des choses infinies, / Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens, / Qui chantent les transports de l’esprit et des sens ».
- Le poète sur son « rocher de cristal », le regard esthétique (sur la lumière en particulier, ses yeux sont « clairvoyants et sereins »), l’isolement, notons sa froideur opposée à la chaleur du corps féminin. La danse de séduction est exécutée pour faire sortir le poète de sa contemplation solitaire, d’où les « Anges du mal » ou l’inspiration satanique.
III. La douloureuse impuissance créatrice : le dernier quatrain. La Beauté chez Baudelaire a souvent la froideur du marbre (ici la peau qui luit). Le triple échec :
- Échec de la rencontre amoureuse et de la médiation féminine : le poème s’achève sur deux solitudes, l’extase et la promesse de bonheur ne sont pas au rendez-vous. Est-ce que le seul plaisir se révèle fallacieux et insatisfaisant ?
- Échec de l’unité intérieure, expérience de la "double postulation" baudelairienne comme exprimée dans "Mon cœur mis à nu" : "Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan. L'invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre". Le poète est déchiré entre spleen (ici la tentation charnelle qui ramène le poète-oiseau à terre) et l’idéal (l’unité de la surnature néo-platonicienne entraperçue au travers des correspondances).
- Échec de la tentative poétique : la poésie ne peut suffire à créer la permanence de l’instant fugace, l’accomplissement, le bonheur. Le poète est vaincu. Mention de la lumière qui s’affaiblit, de « mourir », « soupir » et « sang ». Blessure et mort. Notons que la mention de sang pourrait donner quelque crédit à l’interprétation d’ambre comme ambre gris (voir supra).
Conclusion
La lecture d’un texte par référence croisée à d’autres textes est souvent la plus riche, surtout, ici, où Baudelaire brouille sciemment les pistes. Sa poésie n’est pas une évocation crue et pornographique. C’est la transcription poétique d’une scène traditionnelle (peinture d’un nu et scène exotique). Baudelaire y introduit la « modernité » par son goût de la provocation, mais surtout par un réseau souterrain de significations qui se renvoient les unes aux autres dans un jeu subtil et symbolique sur l’expérience poétique. Derrière les apparences existe une surréalité, une unité « profonde et ténébreuse » que le poète tente de révéler par des équivalences, la « sorcellerie évocatoire » du langage. Images, métaphores, allusions, rythmes, sonorités tendent à immortaliser le moment fugace. Pourtant, au bout du compte, c’est la douloureuse impuissance créatrice dont le poète fait l’expérience. Baudelaire apparaît une fois de plus comme le vaincu du spleen, de son insupportable finitude humaine.
![]()
![]()
Cette création est mise à disposition selon le Contrat Paternité-NonCommercial-NoDerivs 2.0 France disponible en ligne http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/ ou par courrier postal à Creative Commons, 559 Nathan Abbott Way, Stanford, California 94305, USA.